pontier

Mots de la Bible

Expressions bibliques

 

France : discours d'ouverture de l'Assemblée des évêques

 

Liberté religieuse, politique, Europe, climat, famille

 

Mgr Georges Pontier

 

LOURDES, 24 mars 2015 (Zenit.org) -

Liberté religieuse, politique, Europe, climat, famille : ce sont quelques-uns des thèmes abordés par Mgr Georges Pontier, président de la Conférence des évêques de France (CEF) et archevêque de Marseille,

ce mardi matin à Lourdes, devant les évêques français.

Les évêques de France sont en effet réunis en assemblée plénière de printemps, du 24 au 27 mars 2015.

 

Mgr Pontier a prononcé ce discours d’ouverture à 9h ce matin.

 

Discours d'ouverture de Mgr Pontier

 

 

Le mystère pascal

Avec nos communautés chrétiennes, dimanche dernier, nous lisions le dialogue de Jésus avec ses disciples et quelques grecs cherchant à le voir. Sûrement étaient-ils habités par le désir bien humain d’entendre et de toucher le prophète dont tout le monde parlait. Jésus les ouvre vite au drame en quelque sorte, de l’aventure humaine. « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul, mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. Qui aime sa vie la perd. Qui s’en détache en ce monde la garde pour la vie éternelle. Si quelqu’un veut me servir, qu’il me suive ; et là où je suis, là aussi sera mon serviteur ».

Le mystère pascal est au cœur de notre foi ! La puissance de l’amour de Dieu traverse les plus épaisses ténèbres, les forces de mort, les rejets les plus radicaux. La vie donnée par amour, selon le désir du Père, va porter son fruit de vie, sa lumière d’espérance, son inépuisable charité. Et nous vivons de cette expérience : celui qui croit au Christ, mort et ressuscité, ne marche pas dans les ténèbres. En lui brille la lumière de la vie.

Notre joie et notre action de grâce à l’égard de l’œuvre de l’Esprit en ce temps qui est le nôtre, sont grandes. Nous contemplons cette œuvre dans la vie de ces 3000 catéchumènes adultes qui seront initiés dans la foi chrétienne par la célébration des sacrements durant la prochaine nuit de Pâques. Ils ont en grande majorité entre 20 et 40 ans. Ils sont de toutes origines sociales. Ils s’ouvrent à une fraternité imprévisible qui les donne les uns aux autres comme membres d’un même corps !

Nous n’oublions pas pour autant qu’aujourd’hui beaucoup d’hommes et de femmes vivent le mystère pascal sous sa phase douloureuse, celle de la vie dure, celle des conséquences du manque de travail, de logement, de santé, d’accueil, celle des ruptures, des abandons, des calomnies, celles aussi des peurs, des incertitudes, du manque de perspectives. Nous pensons également tout particulièrement aux populations trop nombreuses qui vivent en guerre, soumises à des conflits qui n’en finissent pas, victimes d’exactions odieuses et barbares, d’attentats inqualifiables. Parmi elles, des frères chrétiens en sont les premières victimes, en Irak, en Syrie, en Lybie, au Nigeria, au Pakistan ou en bien d’autres lieux du monde. Nous voulons leur redire notre union profonde en cette quinzaine de la Passion. En quelque sorte ils vivent le mystère pascal, ou plus exactement ils vivent dans la lumière de ce mystère les épreuves qu’ils subissent. Que leur espérance en Christ mort et ressuscité les ouvre au mystère de la fécondité des vies données. Mais nous voulons crier une fois de plus la nécessité d’un engagement convaincu et délibéré des forces politiques. Que s’ouvre en ces pays un avenir de paix où chacun sera reconnu comme un citoyen à part entière quels que soient sa religion, son origine, son sexe, son âge. Qu’il est dur ce monde quand on y vit dans la violence et le mépris ! Qu’il est beau quand, dépassant les peurs, chacun recherche le bien de tous ! Et ils sont nombreux ceux qui trouvent le sens de leur vie dans un engagement concret et durable pour les autres. Qu’ils sont nombreux les amis de la paix et du courage ! Ce sont eux et leur combat qui sont porteurs d’un véritable avenir.

 

 

Les événements de janvier

Il y a maintenant 2 mois et demi, notre pays a été rattrapé par des forces de mort, forces de l’ombre, qui sont venues frapper à Paris des journalistes, des juifs, des policiers. L’émotion et la stupeur nous ont désarçonnés. Le dimanche 11 janvier restera un jour référence de dignité et d’unité nationale, et plus encore. Bien des pays nous ont exprimé leur solidarité. La présence d’un grand nombre de leurs représentants, les plus illustres parfois, nous a honorés, réconfortés, encouragés.

Un tel événement nous engage aussi et nous met tous devant nos responsabilités. Quelle société voulons-nous vivre et construire ensemble ? Quelles ressources allons-nous déployer pour que la devise de notre République, Liberté, Egalité, Fraternité, inspire les choix de notre société ? Il ne suffit pas de la proclamer et de la re-proclamer. Il s’agit de la mettre en œuvre. Cela suppose l’engagement de chacun et de tous. Cela suppose le respect de l’expression légitime des diversités qui composent notre société. Depuis ces événements des durcissements sont apparus. On s’en est parfois pris aux symboles religieux ou à des lieux leur appartenant. Aucune n’y a échappé. Comment ne pas dire à nos concitoyens de confession juive combien leur présence de citoyens français nous est précieuse et chère ? Comment ne pas dire à nos concitoyens de confession musulmane qu’il nous faut continuer à apprendre à vivre ensemble dans une société française qui a montré dans son histoire sa capacité à accueillir des populations venant la rejoindre ? Comment ne pas dire à nos concitoyens chrétiens de se tenir éloignés de toute peur, de toute tentation de repli sur soi et de manifester, les premiers, des gestes de pardon et de réconciliation? Comment ne pas dire à nos concitoyens qui ne se reconnaissent dans aucune religion que c’est ensemble que nous voulons bâtir l’avenir de notre pays ?

La laïcité de l’État est gardienne de la liberté de conscience, de la liberté religieuse, de la liberté de culte, comme de celle de ne pas en avoir. Elle veille à la paix civique tout en permettant le vivre ensemble de citoyens aux convictions diverses. On ne peut assurer cette paix en surveillant les uns, en leur demandant de renoncer à l’expression de leurs convictions religieuses tout en permettant à d’autres de les stigmatiser. L’État ne saurait passer sans risque de la garantie des libertés à leur surveillance soupçonneuse. De plus on ne peut bâtir un projet de société sans que le souci de l’égalité dans l’accès aux biens élémentaires que sont le logement, le travail, l’éducation et la santé ne soit assuré pour tous. On ne peut bâtir l’avenir de notre pays en se repliant sur nous-mêmes, en mettant en œuvre des politiques d’exclusion et de rejet.

 

 

 

L’Europe et notre pays

Les mois et les années qui viennent sont importants pour l’avenir de notre pays comme pour celui des pays européens. L’Europe vit une crise difficile et déstabilisante en Ukraine. Nous redisons la nécessité de rechercher des solutions à ce conflit meurtrier dans le dialogue et le respect du droit international. Le nouveau gouvernement grec a voulu renégocier les dispositions de certains accords conclus avec ses partenaires européens. Une négociation difficile où la sortie de la Grèce de la zone euro et de l’Union européenne est évoquée. Un peu partout en Europe, il y a une renationalisation de la pensée caractérisée par la méfiance affichée à l’égard de « l’autre » et l’idée que finalement on s’en sortirait mieux sans les autres en restant entre soi. Le retour à l’État-Nation est brandi ici et là comme la solution à tous nos problèmes.

C’est oublier un peu vite les leçons de l’histoire, les fondements de la paix en Europe et le chemin déjà parcouru en bientôt soixante ans. Certes, le système est imparfait et même incomplet. Rares sont ceux qui expliquent clairement qu’il n’y a pas d’un côté des États et de l’autre côté l’Union européenne, mais qu’un partage de la souveraineté a déjà été opéré par les traités signés par les pays européens. Dans cette aventure européenne, « l’autre » n’est pas un ennemi mais un partenaire de longue date, dont il ne convient pas de se soucier uniquement par intérêt. L’avenir se construit en commun et la santé de chaque membre de la communauté est importante pour l’ensemble. C’est cette vision du bien commun, du bien de tous ceux qui vivent en Europe et en particulier des plus pauvres, qui doit guider nos choix politiques.

Ici en France, les citoyens sont invités à choisir leurs représentants, actuellement au niveau des départements, puis fin décembre à celui des nouvelles régions. La perception parfois difficile des enjeux et des compétences territoriales peut expliquer en partie le nombre encore trop élevé d’abstentionnistes à ce premier tour de scrutin. Cela ne peut nous cacher le fait qu’il s’agit d’élire des responsables qui mettent en œuvre des politiques départementales et régionales qui rejaillissent sur notre vie concrète : aide sociale, éducation, prise en charge de l’enfance et du handicap, projets de plus grande ampleur touchant l’économie, les infrastructures, le logement, le développement des partenariats indispensables.

C’est là que se trouve la noblesse de la vie politique. Les électeurs que nous sommes, avons le devoir de penser au moment de voter au contenu des propositions des divers candidats. Ils ne prennent pas tous en compte de la même manière la recherche du bien commun, le respect de la vie, le souci des plus pauvres et des migrants, l’accès aux biens les plus élémentaires pour tous, la mise en œuvre des solidarités les plus nécessaires, la réalité de notre société devenue plurielle. Voter est l’acte citoyen le plus élémentaire et le plus nécessaire. S’abstenir n’est pas sans conséquence sur le résultat d’une élection. En toute hypothèse rien ne nous dédouane de notre responsabilité individuelle de citoyens.

 

 

 

La COP 21

En décembre prochain se tiendra au Bourget la Conférence internationale sur les changements climatiques, COP 21. Une prise de conscience de plus en plus planétaire se développe sur les conséquences dramatiques prévisibles qui touchent déjà de nombreuses populations de la planète et peuvent affecter son avenir. Une fois encore ce sont les plus pauvres qui en seront les premiers affectés. Des projets sont en train d’être élaborés pour organiser une présence chrétienne au cœur de cet événement qui sans nul doute revêtira un caractère planétaire et conduira vers Paris des hommes et des femmes soucieux de l’avenir du monde et animés pour plus d’un par des convictions religieuses ou philosophiques profondément humanistes. C’est une belle opportunité pour engager nos communautés dans un approfondissement de ces questions et de leurs conséquences. L’encyclique annoncée, que le Pape François consacrera à ce sujet, nous sera une aide précieuse. Nous sommes reconnaissants à tous ceux qui se sont déjà mis en marche et qui se retrouvent dans la coordination nationale créée à cet effet.

 

 

 

 

Le Synode sur la famille

Au mois d’octobre prochain se tiendra à Rome le Synode ordinaire des évêques sur la vie et la mission de la famille dans l’Église et dans le monde contemporain. Voici bientôt deux ans que notre Eglise s’est emparée de cette réflexion avec la participation des fidèles des diocèses du monde entier. Depuis lors beaucoup de groupes ont poursuivi leur réflexion à l’aide de la relatio synodi et du questionnaire qui l’accompagnait. Des théologiens ont été sollicités pour éclairer de leur compétence telle ou telle de ces questions. C’est le temps du mûrissement, de l’approfondissement, de la remise devant les appels du Christ dans l’Évangile. C’est le temps de l’écoute de l’expérience de tant et tant de couples chrétiens, les uns vivant heureusement dans la réponse à son appel, les autres rendant compte de leur désir de vivre une suite du Christ, dans les situations qui sont les leurs, marquées d’ombre et de lumière. Les joies sont grandes et les souffrances nombreuses ! Notre Eglise perçoit un appel à approfondir tout ce que la famille peut apporter à l’Église et au monde contemporain en s’appuyant sur l’Évangile et sa longue tradition. Elle souhaite le faire en se faisant proche de ceux et celles qui traversent des épreuves. Elle souhaite le faire comme une mère et une pédagogue qui sait accompagner chacun sur le chemin de sa vie pour relever ceux qui sont tombés ou qui souffrent, pour s’instruire de ce que l’Esprit dit de l’expérience de foi vécue par les baptisés, pour soutenir chacun dans le pas qu’il peut faire aujourd’hui dans l’écoute du Christ, sincère, libre, ouverte et responsable. Le Pape François dans l’Exhortation « La joie de l’Évangile » s’exprimait ainsi : « Par conséquent, sans diminuer la valeur de l’idéal évangélique, il faut accompagner avec miséricorde et patience les étapes possibles de croissance des personnes qui se construisent jour après jour » (n°44).

Nous-mêmes, au cours de cette Assemblée nous allons prendre une journée pour échanger à partir de tout ce que nous avons entendu et vécu dans nos diocèses, pour débattre autour des questions essentielles qui se posent à nous, celles d’une annonce renouvelée, joyeuse, porteuse de l’espérance de l’Evangile de la famille, celle de la formation affective, sexuelle et relationnelle des enfants et des jeunes, celle du soutien apporté aux familles, celle de la juste attitude pastorale à promouvoir auprès de ceux et celles qui ont connu et connaissent des épreuves dans leur vie conjugale, familiale, ou dans le plus profond de leur être. Le Christ s’est approché de chacun pour panser les plaies, relever celui qui est tombé, appeler à la conversion le pécheur, révéler l’amour fidèle de Dieu. L’Eglise nous a confié le ministère pastoral pour être en ce temps qui est le nôtre, des pasteurs selon son cœur qui « connaissent l’odeur des brebis », comme aime le dire le Pape François, qui ne fuient pas quand le voleur ou le loup s’approche, qui demeurent en éveil sous le souffle de l’Esprit pour servir la rencontre de Dieu et de l’homme, dans le respect de ce qu’elle a d’unique et d’intime.

 

 

 

Le discernement pastoral

Ce ministère nous dépasse. Heureusement nous savons que nous ne sommes que des serviteurs et que la puissance de l’Esprit nous dépasse de part en part ! Nous sommes appelés à vivre en communion les uns avec les autres notre ministère. Le Pape François nous encourageait dans l’Exhortation apostolique « La joie de l’Évangile » à oser un discernement évangélique, c’est-à-dire « le regard du disciple-missionnaire qui « est éclairé et affermi par l’Esprit Saint » (n°50). Il exhortait « toutes les communautés à avoir « l’attention constamment éveillée aux signes des temps ». Il continuait ainsi : « Il s’agit d’une responsabilité grave, puisque certaines réalités du temps présent, si elles ne trouvent pas de bonnes solutions, peuvent déclencher des processus de déshumanisation sur lesquels il est ensuite difficile de revenir. Il est opportun de clarifier ce qui peut être un fruit du Royaume et aussi ce qui nuit au projet de Dieu » (n°51).

Une journée sera consacrée à cet acte de discernement évangélique sur l’exercice de notre ministère épiscopal aujourd’hui. Nous y serons aidés par le P. François-Xavier Dumortier, recteur de l’Université pontificale Grégorienne de Rome. Ce sera, j’en suis sûr, un grand moment de notre Assemblée, temps de prière ensemble, d’écoute de ce que nous dit l’Esprit aujourd’hui, temps d’humilité, de dialogue, d’accueil et de confiance. Comme le Christ prenant parfois à part ses disciples, nous nous laisserons conduire à part pour écouter ce qu’il veut nous dire et nous suggérer pour l’exercice de notre ministère aujourd’hui.

 

 

 

Conclusion

Le Pape François vient d’annoncer la convocation d’une Année Sainte de la Miséricorde qui commencera le 8 Décembre prochain, solennité de l’Immaculée Conception, et qui s’achèvera le 20 novembre 2016 en la fête du Christ-Roi. Son ouverture coïncidera avec le cinquantenaire de la conclusion du Concile Vatican II. Pour expliquer son choix, le Pape a confié qu’il avait pensé à « comment l’Église pouvait rendre plus évidente sa mission d’être témoin de la miséricorde. C’est un chemin qui commence comme une conversion spirituelle » Il a ainsi invité tous les fidèles à être miséricordieux, insistant tout particulièrement sur les confesseurs. Les fêtes de Pâques qui approchent nous centrent sur ce mystère de la miséricorde de Dieu « qui n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par Lui » (Jean 3,17).

Là est notre espérance, celle dont nous voulons témoigner auprès du plus grand nombre.

Dans ce « monde splendide et dramatique », comme l’appelait le pape Paul VI, l’Évangile est notre boussole, le Christ plus que jamais notre guide. Sa croix nous illumine pour nous engager résolument sur le chemin de l’amour, pour que nous soyons des passeurs d’espérance, celle qui ne déçoit pas comme dit l’Apôtre Paul. C’est bien cette espérance qui va se célébrer dans nos communautés chrétiennes guidées par les prêtres et diacres. Tous seront présents à notre prière et tout spécialement les consacrés pour lesquels nous rendons grâce avec toute l’Église.

 

 

 

Ce que pense le Cardinal André Vingt-Trois,

archevêque de Paris

En réponse aux questions du Journal La Croix

 

Il met notamment en garde contre un usage dévoyé de la laïcité au détriment des religions.

 

Les attentats du 6 janvier ont été suivis d’une vaste mobilisation dans le pays. Que reste-t-il de cet esprit, deux mois après ?

 

Cardinal André Vingt-Trois : D’abord, l’effet traumatique. Quand le président de la République a engagé les forces françaises contre Daech en Irak, tout le monde était plus ou moins d’accord ; cela paraissait bien loin. Or les attentats commis le 6 janvier, c’est Daech au coin de la rue ! Cette fois, nous sommes tous concernés. De même pour l’antisémitisme : quand on commence à persécuter les juifs parce qu’ils sont juifs, cela annonce que tous les hommes peuvent être victimes de persécutions.

 

De cet épisode, il reste cependant le sentiment réconfortant que, dans une situation de grande crise, les gens qui ne bougent généralement pas de chez eux sortent dans la rue au nom de valeurs jugées suffisamment essentielles pour qu’on ne les abandonne pas au seul jeu politique.

 

Quelles sont ces valeurs du 11 janvier ?

 

Card. A.V.-T. : La liberté d’expression et l’opposition à toute agression délibérément antisémite. Ce sont là deux éléments constitutifs de l’identité française et républicaine. La caricature, comme manière à la fois comique et grave de pointer des enjeux de société, est une pratique ancienne qui est inscrite dans notre culture. Cela dit, on ne peut fonder une culture exclusivement sur la caricature. Le risque serait d’entrer dans une spirale de la dérision et de l’agression permanente dont on voit bien les dégâts qu’elle produit dans la vie publique. Ce n’est pas la caricature qui engendre la communion entre les Français.

 

La cohésion, précisément, semble aujourd’hui fracturée : les juifs ont peur, les musulmans se sentent stigmatisés…

 

Card. A.V.-T. : Cette impression vient de ce qu’on a trop facilement braqué les projecteurs sur les religions et pas suffisamment sur les racines réelles de la barbarie, qui n’ont rien de religieux. En France, au Danemark, en Syrie ou en Afrique subsaharienne, nous sommes avant tout confrontés au délire politique de groupes qui veulent s’accaparer la société au service d’une vision totalitaire : exécutions, terrorisme, destruction d’œuvres d’art… À vouloir expliquer la barbarie uniquement par les excès d’une religion, on alimente le vieux fantasme selon lequel la société serait plus paisible si personne ne croyait en rien.

 

Les religions risquent-elles d’en faire les frais ?

 

Card. A.V.-T. : Empêcher les gens de s’exprimer pour que la paix règne dans les frontières, ce n’est pas la conception de la laïcité que la République a voulu instaurer. Ce n’est pas non plus comme cela que nous vivrons mieux ensemble dans le respect de nos différences.

 

La laïcité vous semble-t-elle menacée ?

 

Card. A.V.-T. : L’idée que l’on puisse transformer les mœurs en imposant un enseignement scolaire sur la laïcité est une dangereuse utopie. La laïcité ne s’enseigne pas comme le français ou les sciences naturelles. Elle n’est pas une théorie philosophique, mais une pratique de la vie commune construite sur le respect mutuel. Elle s’expérimente à l’école, mais aussi en famille et dans la vie sociale. Si les cours consacrés aux religions sont une bonne chose, ils ne remplaceront jamais la capacité des éducateurs à prendre en compte la réalité qu’ils ont en face d’eux : des jeunes avec des convictions qui méritent d’être entendues, éventuellement discutées, mais ne peuvent sûrement pas être occultées par un système pédagogique. Personne ne fera renoncer les gens à ce qu’ils croient sous prétexte que la République est laïque.

 

Comment retrouver un sentiment de concorde ?

 

Card. A.V.-T. : Contrairement aux logiques médiatiques, faire évoluer les mentalités nécessite beaucoup de temps et d’investissement humain. Voter une loi ou dépenser des sous ne suffit pas. Il faut aider les gens à sortir de leurs intérêts particuliers et promouvoir toutes les actions de solidarité et de générosité. Rien ne remplacera une implication de chaque jour auprès des jeunes dans les quartiers, les établissements scolaires, afin de leur faire prendre conscience qu’ils ne peuvent vivre sans les autres. Être juif, musulman ou chrétien ne peut être une condition ou un empêchement pour entrer en relation les uns avec les autres. En accueillant chacun dans le respect de ses convictions, l’enseignement catholique est un lieu où s’expérimente depuis longtemps ce vivre-ensemble.

 

Les religions ont-elles un rôle particulier à jouer dans ce domaine ?

 

Card. A.V.-T. : Évidemment ! Et pas seulement pour servir de porte-drapeau à l’apaisement des conflits en posant sur la photo, à l’invitation des pouvoirs publics. Les religions travaillent sur les réalités de la société et contribuent au bien commun comme elles le peuvent avec leur identité, leur originalité, leur message. C’est très bien de vouloir rassembler les religions, mais à condition de faire droit à ce qu’elles représentent réellement. Nous ne sommes pas les auxiliaires religieux de la République.

 

Que dites-vous aux juifs tentés par l’exil ?

 

Card. A.V.-T. : La même chose que les patriarches orientaux aux communautés chrétiennes persécutées : si vous partez, votre contribution bénéfique à la société française disparaîtra. On entre alors dans un processus de purification ethnique sur le critère de la religion. S’il ne nous appartient pas de juger les décisions individuelles, nous devons encourager les juifs à rester parmi nous.

 

Et aux musulmans inquiets de la montée de l’islamophobie ?

 

Card. A.V.-T. : Le rejet dont beaucoup de musulmans sont victimes n’est pas exclusivement religieux. Lorsqu’on en est réduit à dissimuler son nom ou son adresse sur un CV, il s’agit d’abord de discrimination sociale. L’islamophobie, comme la christianophobie ou l’homophobie, est un terme fourre-tout qui nourrit le sentiment de victimisation dans toute la société. La question demeure : comment vivre ensemble avec nos différences ? Les comportements militants ou agressifs, dirigés contre une catégorie de la population, relèvent avant tout de la justice.

 

Est-ce à l’État de faire émerger un islam de France ?

 

Card. A.V.-T. : On ne fabrique pas une religion par la voie administrative. Les responsables politiques ont souvent à l’esprit le modèle catholique fondé sur une hiérarchie centralisée. Or, ce n’est pas le cas de l’islam. Je comprends néanmoins la volonté d’avoir des interlocuteurs en construisant des instances représentatives. Si le rôle de l’État est d’assurer la sécurité et la liberté de culte, l’islam de France reste l’affaire des musulmans de France.

 

Quant aux catholiques, beaucoup défendent la liberté d’expression tout en souffrant de la dérision dont ils font l’objet…

 

Card. A.V.-T. : Cette question ne concerne pas seulement les chrétiens mais relève d’abord du droit : peut-on impunément tenir des propos orduriers sur les gens et sur leur croyance sans recours judiciaire possible ? Par ailleurs, la dérision accompagne d’une certaine façon le christianisme depuis ses débuts. « Heureux si l’on vous persécute en mon nom… » Un Évangile qui ne suscite plus aucune résistance n’augure pas grand-chose de bon. Aujourd’hui notre situation en France n’a rien de comparable avec ce que vivent nos frères au Moyen-Orient, en Afrique ou dans d’autres parties du monde par fidélité à leur foi. Les victimes ne sont pas seulement des ressortissants égyptiens, irakiens ou syriens, ils sont avant tout chrétiens. Nous ne les oublions pas.

 

Propos recueillis par Bruno Bouvet et Samuel Lieven

Copyright © All Rights Reserved