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Charles

de Foucauld

Charles de Foucauld et l'Islam

 

Foucauld

et l'Islam

 

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Et l'Eucharistie

Et les Baptisés

Fraternité universelle

Et l'Evangile

Et Nazareth

Et le Désert

Et le Sacerdoce

Et la Violence

Et l'Islam

Charles de Foucauld et la Bible,

lien< https://www.dropbox.com/s/i1zooe7iaua5l9t/CdF et la Bible%2C v4.pdf?dl=0>

 

La situation aujourd’hui pour nous :

•Nous vivons dans un pays qui voit grandir le nombre de musulmans avec appréhension et souvent, avec une bonne part de méconnaissance de l’islam. Nous sommes devant des courants divers, des pratiques de l’islam différentes, la radicalisation de certains musulmans, une « islamisation » de personnes venant d’autres traditions religieuses…

 

•Nous connaissons peu la réalité des 5 piliers de l’Islam qui sont la base de la religion pour les musulmans et qui sont porteurs de valeurs personnelles et collectives pour la grande majorité d’entre eux.

 

•Nous sommes heurtés par tout un courant islamiste fondé, entre autres, sur la notion des autres religions comme « infidèles ». C’est ce que l’actualité nous donne à voir. Les musulmans fanatiques qui persécutent, tuent les chrétiens ou même d’autres musulmans, le font au nom de l’islam. Mais cela ne signifie pas pour autant que l’islam soit en lui-même facteur de violence et de haine – que la violence et la haine appartiennent à l’essence de l’islam.

 

 

•Nous pouvons nous ouvrir au dialogue interreligieux initié par le Concile Vatican II et par l’Eglise de France. Chaque diocèse organise des rencontres. « Comme membres de l’unique famille humaine et comme croyants, nous avons des obligations quant au bien commun, à la justice et à la solidarité. Le dialogue interreligieux conduira à des formes variées de coopération, particulièrement à notre devoir de prendre soin du pauvre et du faible. Tels sont les signes que notre adoration de Dieu est véritable. » J.Paul. II 2001

 

 

 

Charles de FOUCAUD et l’Islam

Charles de Foucauld rencontre l’Islam, religion d’un peuple, lors de son exploration au Maroc en 1883-1884.

A partir de 1901 (il a 43 ans), en Algérie, à Béni-Abbès, puis à Tamanrasset (sud algérien), il vit seul au milieu des musulmans, dans un contexte de colonisation française.

 

 

Connaître pour aimer

 

Charles de Foucauld a initié avec ses amis Touaregs un « dialogue de la vie » qui constitue aujourd’hui aux yeux de l’Eglise la première étape du dialogue. En apprenant la langue du peuple au milieu duquel il vivait, en initiant des conversations enracinées dans la vie quotidienne, en s’intéressant à la poésie (Charles de Foucauld a recueilli 575 poèmes), il a su ouvrir un dialogue qui a créé entre lui et ses hôtes un climat de confiance au point qu’il est devenu un « ami ». (d’après J.F. Berjonneau)

« J'ai donc été plusieurs fois dans des douars, passant des heures sous un arbre ou dans une tente, au milieu de tous les enfants et les femmes, écrivant des vers et faisant de petits cadeaux... "

« Tous les hommes sont les enfants de Dieu qui les aime infiniment : il est donc impossible d’aimer, de vouloir aimer Dieu, sans aimer, vouloir aimer les hommes. L’amour de Dieu, l’amour des hommes, c’est toute ma vie, ce sera toute ma vie, je l’espère. » (Lettre à Henri Duveyrier)

 

 

Connaître pour évangéliser ou préparer cette évangélisation

Il écrit pour lui-même dans son journal (diaire) : « Pour le bien général des âmes, tu dois parler facilement la langue des Touaregs et en faciliter l’étude à ceux que Jésus leur enverra. »

A l’islamologue Louis Massignon qui avait pensé venir passer quelques mois auprès de lui en 1912 à Tamanrasset, Foucauld avait précisé qu’il ne s’agirait aucunement de venir prêcher, convertir d’emblée et catéchiser les Touaregs : « Vous ferez connaissance avec la population, vous ne lui parlerez pas dogme mais vous vous ferez aimer d’elle, et vous vous ferez des amis de tous ». « Donner une idée de notre religion par notre bonté ».

 

« Ma vie consiste à être le plus possible en relation ». Il insiste sur ceci que dans cette « relation », il veut être du plus grand respect possible, « donnant à chacun selon ses forces et avançant lentement, prudemment. »

 

Il a écrit :

En 1901, peu après son ordination sacerdotale, il écrira à son ami Castries, grand spécialiste de l’Islam, se référant à son année d’exploration au Maroc : « L’Islam a produit en moi un profond bouleversement. La vue de cette foi, de ces âmes vivant dans la continuelle présence de Dieu m’a fait entrevoir quelque chose de plus grand et de plus vrai que les occupations mondaines ».

 

« Mon apostolat doit être l’apostolat de la bonté ; en me voyant, on doit se dire : « Puisque cet homme est si bon, sa religion doit être bonne.» Si l’on demande pourquoi je suis doux et bon, je dois dire : « Parce que je suis le serviteur d’un bien plus bon que moi. Si vous saviez comme est bon mon Maître Jésus ! »

 

 

 

Des textes pour aujourd’hui :

 

Au concile Vatican II, le 28 octobre 1965, l’Eglise a proclamé solennellement sa position sur l’Islam dans un texte devenu célèbre (Nostra Aetate, 3) : « L’Eglise regarde (…) avec estime les musulmans qui adorent le Dieu un, vivant et subsistant, miséricordieux et tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, qui a parlé aux hommes ».

 

Benoît XVI, dans son discours au Corps diplomatique le 8 janvier 2009, oppose très clairement la « pauvreté morale » (c’est-à-dire en clair : le péché des hommes) dans laquelle les exactions commises contre les chrétiens « plongent leur racine », et les « religions » (dans la catégorie desquelles l’islam se range) dont la « haute contribution (…) à la lutte contre la pauvreté et à la construction de la paix » est fortement soulignée.

 

 

Ghaleb Bencheikh écrit : « L’extrémisme est le culte sans la culture ; le fondamentalisme est la croyance sans la connaissance ; l’intégrisme est la religiosité sans la spiritualité. L’éducation, l’instruction, l’acquisition du savoir, la science et la connaissance sont les maîtres-mots combinés à la culture et l’ouverture sur le monde avec l’amour du beau et l’inclination pour les valeurs esthétiques afin de libérer les esprits de leurs prisons, élever les âmes, flatter les sens, polir les cœurs et les assainir de tous les germes du ressentiment et de la haine. »

 

 

 

En octobre 2012, dans le point 10 du message final du synode des évêques sur la nouvelle évangélisation pour la transmission de la foi chrétienne, on trouve :

 

« Le dialogue entre les croyants des diverses religions veut être une contribution à la paix, il refuse tout fondamentalisme et dénonce toute violence visant les croyants, en grave violation des droits humains »

 

 

Dans Evangelii Gaudium : 252. La relation avec les croyants de l’Islam acquiert à notre époque une grande importance. Ils sont aujourd’hui particulièrement présents en de nombreux pays de tradition chrétienne, où ils peuvent célébrer librement leur culte et vivre intégrés dans la société.

 

Il ne faut jamais oublier qu’ils « professent avoir la foi d’Abraham, adorent avec nous le Dieu unique, miséricordieux, futur juge des hommes au dernier jour ». Les écrits sacrés de l’Islam gardent une partie des enseignements chrétiens ; Jésus Christ et Marie sont objet de profonde vénération ; et il est admirable de voir que des jeunes et des anciens, des hommes et des femmes de l’Islam sont capables de consacrer du temps chaque jour à la prière, et de participer fidèlement à leurs rites religieux.

 

 

En même temps, beaucoup d’entre eux ont la profonde conviction que leur vie, dans sa totalité, vient de Dieu et est pour lui. Ils reconnaissent aussi la nécessité de répondre à Dieu par un engagement éthique et d’agir avec miséricorde envers les plus pauvres. - 253…. Face aux épisodes de fondamentalisme violent qui nous inquiètent, l’affection envers les vrais croyants de l’Islam doit nous porter à éviter d’odieuses généralisations, parce que le véritable Islam et une adéquate interprétation du Coran s’opposent à toute violence.

 

 

Pour continuer notre démarche :

A - Jean-François Bour, dominicain, du SRI (Service national pour les relations avec l’Islam) donne 5 critères pour articuler le dialogue inter-religieux et la mission,

-Etre un témoin sincère, dire que je suis croyant(e) : vivre la vérité

-Ne jamais imposer, respecter toujours la liberté de conscience d’autrui : vivre la liberté

-Toujours penser que l’autre est intéressant : vivre la gratuité

-S’intéresser à ce que l’Esprit a déjà déposé en l’autre : vivre l’émerveillement devant la culture, la foi de l’autre

-Donner la parole à l’autre pour qu’il existe et vive debout : vivre le « grandissement » de l’autre

 

1)Il en parle pour le dialogue inter-religieux. Si nous rencontrons des musulmans ou des personnes d’autres religions, nous pouvons reprendre ces critères.

2)Mais nous pouvons aussi prendre un ou plusieurs de ces 5 points dans notre vie quotidienne, dans nos relations…

 

 

Nous pouvons écrire une situation dans laquelle il nous a été possible de vivre une de ces attitudes – ou bien une situation où cela nous a été difficile ou impossible…Si nous sommes en groupe, nous pouvons partager à partir de nos expressions.

 

 

 

B- Nous pouvons partager autour du texte de Jean-Paul II (2001, centième anniversaire de l’ordination de Fr. Charles)

 

« Le frère Charles qui, pour traduire les Evangiles, apprit la langue des Touaregs et en composa un lexique et une grammaire, n’appelle-t-il pas ceux qui s’inspirent de son charisme à entrer en dialogue avec les cultures des hommes d’aujourd’hui et à poursuivre le chemin de la rencontre avec les autres traditions religieuses, en particulier avec l’islam ? Ainsi les différentes communautés religieuses seront véritablement « comme des communautés engagées dans un dialogue respectueux, et plus jamais dans des communautés en conflit. » (Mosquée Omeyade de Damas 2001)

 

-Qu’est-ce pour moi, aujourd’hui, « parler la langue de… » ?

 

- De qui ai-je à « parler la langue » pour être plus proche ?

 

 

MAHOMET,

Article du LAROUSSE du XXè siècle en six volumes, 1931

Mahomet, forme occidentale du nom du fondateur de la religion musulmane (en arabe Mohammed, « le Loué », participe du verbe hamada').

Il naquit à La Mecque en 570 d'après la tradition, quoique certains islamologues de nos jours en reportent la date jusqu'en 580. Il mourut à Médine en juin 632. Il prétendait appartenir à la tribu des Koraï-chites, l'une des plus importantes de l'Arabie, et qui, comme toutes les tribus arabes, se rattachait par une série de généalogies plus ou moins fictives à Ismaël, fils d'Abraham. Sa famille avait exercé les plus grandes charges religieuses et politiques à La Mecque, mais se trouvait alors à peu près ruinée. Le père de Mahomet, Abd-Allah, qui faisait le commerce par caravanes avec la Syrie, mourut vers 570, laissant sa femme Amina enceinte d'un fils qui fut Mahomet ; Amina elle-même mourut peu de temps après, et ce fut Abd el-Mottalib, père d'Abd-Allah, qui se chargea d'élever Mahomet ; pour tout héritage, ce dernier n'avait que cinq chameaux et une esclave éthiopienne. A la mort d'Abd el-Mottalib, Mahomet fut recueilli par son oncle Abou-Taleb qui, comme Abd-Allah, faisait le commerce avec la Syrie.

Mahomet avait treize ans quand Abou-Taleb l'emmena pour la première fois dans sa caravane. Au cours d'un de ses voyages en Syrie, Àbou-Taleb laissa son neveu durant quelques semaines dans l'ermitage d'un moine chrétien nommé Bahira; c'est là que le futur prophète aurait, pense-t-on, acquis quelques notions sur le christianisme.

Il quitta le service d'Abou-Taleb pour prendre la direction du commerce d'une riche veuve de La Mecque, Kha-didja, qui, séduite par ses qualités, l'épousa quoiqu'il n'eût que vingt-cinq ans, alors qu'elle avait dépassé la quarantaine. Mahomet, maître d'une grande fortune, secourut largement ceux qui l'avaient aidé, et en particulier son oncle Abou-Taleb.

Il eut huit enfants de Khadidja, quatre filles et quatre fils ; ces derniers moururent tous en bas âge.

Esprit réfléchi et religieux, il se crut appelé à restaurer dans l'Arabie la religion monothéiste, que les Arabes supposaient avoir été celle d'Abraham; il est également possible que Mahomet ait été simplement un extatique, comme il y en a toujours eu en Orient.

Vers trente ans il traversa une crise religieuse, accompagnée de visions nocturnes, qui aboutit chez lui au monothéisme et à la croyance au dogme de la Résurrection. L'ange Gabriel lui apparut dans une caverne où il aimait à se retirer et, lui annonçant sa mission, lui révéla les six premiers versets de la 96e sourate du Koran. La mission de Mahomet fut immédiatement acceptée par Khadija, par Ali, fils d’Abou-Taleb, que Mahomet avait recueilli, par Abou-Bekr et par Osman ; le Prophète leur donna le nom de mouslim, « qui se confie ç Dieu », dont on a fait par l'intermédiaire du pluriel persan, musulman.

Les Arabes, attachés à leur polythéisme idolâtrique, virent d'un très mauvais œil la révolution sociale autant que religieuse tentée par Mahomet, et les conversions furent d'abord rares ; les plus importantes furent celles de son oncle Hamza et de Omar.

En 621, la ville de Médine, la plus importante de la péninsule après La Mecque, s'étant déclarée favorable à l'islamisme, Mahomet, qui avait perdu sa première femme à La Mecque ainsi que ses fils, résolut de s'y retirer ; au mois de septembre 622, le Prophète quitta La Mecque, poursuivi par l'hostilité de ses compatriotes, et, après un pénible voyage, il arriva à Médine, où il fut reçu en triomphe ; c'est ce que les musulmans nomment hidjra « émigration, expatrieraient », dont on a fait hégire, et qui est devenu le point de départ de l'ère musulmane. La lutte était ouverte entre La Mecque et Médine; d'autant plus que Mahomet, ne se contentant plus de prétendre restaurer le monothéisme, se prétendait envoyé par Dieu, en arabe Allah, pour être le .chef spirituel de tous les hommes.

En mars 624, Mahomet attaqua et défît à Bedr une grande caravane mecquoise, et cet acte de pillage se paya un an après (mars 625) par la défaite d'Ohod, dans laquelle les Mecquois taillèrent en pièces son armée ; mais, en 627, une expédition sur les frontières de Syrie ayant réussi, ce succès rendit courage aux troupes de Mahomet, qui purent résister à une attaque des Koraïchites contre Médine ; en 628, une trêve fut conclue entre les belligérants, et il fut convenu que les musulmans pourraient se rendre en pèlerinage à La Mecque.

En 629, Mahomet soumit les Juifs de Khaïbar et faillit être empoisonné par Zeïnab, sœur de leur chef Sofiân. Pendant ce temps, les généraux musulmans avaient soumis presque toute l'Arabie, et Mahomet se décida à entreprendre la conquête de l'Egypte, de l'empire grec et de la Perse.

En 630, avec l'aide du chef koraïchite Abou-Sofiân, dont il avait épousé la fille, il s'empara, sans coup férir, de La Mecque, où il fit détruire toutes les idoles; l'année suivante vit la soumission des dernières tribus arabes rebelles et une série de victoires remportées sur les Grecs près de la frontière syrienne.

Ce fut en revenant d'un pèlerinage à La Mecque que Mahomet fut saisi d'une fièvre violente, qui le conduisit au tombeau en quinze jours (8 juin 632).

En plus de Khadidja, le Prophète avait épousé quatorze femmes, dont les principales sont Marie la Copte et la fille du chef juif de Khaïbar ; il ne laissait pas d'enfant, et ce furent Hassan et Hosséin, les fils de Fatma, sa fille, qu'il avait mariée à Ali, qui, après le règne des quatre khalifes orthodoxes, réclamèrent la souveraineté. Vaincus par leur rival Moawiya, fondateur de la dynastie des Oméyades, Us demeurèrent avec Ali les martyrs vénérés de l'hérésie chiite.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ISLAM aujourd'hui

Pour mieux comprendre

ce que signifie le DJIHAD

pour les musulmans.

 

Extraits d’entretiens avec le Père Samir KHALILL,

Jésuite, professeur d’islam , qui enseigne dans diverses Universités internationales.

Il vient d’être nommé directeur de l'Institut pontifical oriental de Rome,

Il est l'auteur d'une quarantaine de volumes

et d'un millier d'articles scientifiques sur l'islam et l'Orient chrétien.

 

Jihad : guerre violente, ou lutte spirituelle ?

On le désigne aussi comme le 6e pilier de l’islam

Le mot jihad vient de la racine j-h-d qui évoque, en arabe, un effort, guerrier en général. Dans le Coran, le mot jihad est toujours utilisé dans le sens de lutte pour Dieu, [ … ] lutte dans la voie de Dieu, et est donc traduit dans les langues européennes par «guerre sainte » par les musulmans eux-mêmes.

Cette traduction a été récemment remise en cause par quelques spécialistes, surtout occidentaux, pour lesquels jihad n'est pas la guerre mais la lutte spirituelle, l'effort intérieur. On fait aussi la distinction entre les jihad, le grand jihad et le petit jihad. Le premier serait la lutte contre l'égoïsme et les maux de la société - effort éthique et spirituel en fait - et le second la guerre sainte à mener contre les infidèles au nom de Dieu. Tout cela est une élaboration qui ne correspond ni à la tradition islamique ni au langage moderne.

 

Tous les groupes islamistes qui utilisent le mot jihad en leur nom ne l'entendent pas du tout dans son sens mystique mais dans son acception violente, et les dizaines de livres publiés sur le jihad ces dernières années se réfèrent tous à la guerre sainte. Donc, tant au niveau historique, des origines du Coran à maintenant, qu'au niveau sociologique le sens actuel de jihad est univoque et désigne la guerre musulmane pour défendre l'islam au nom de Dieu.

 

Je m'explique : le jihad est une obligation pour tout musulman adulte, masculin en particulier. En effet, l'islam connaît deux sortes de devoirs : individuel et collectif et le jihad est un devoir collectif au sens où toute la communauté est tenue de participer si elle se sent menacée. Seul l'imam a le droit-devoir de le proclamer, mais une fois qu'il l'a fait, tous les musulmans adultes masculins doivent y adhérer.

 

C'est un devoir établi pour le musulman dans le Coran

qui reproche souvent aux « timorés » de ne pas faire la guerre

et de rester tranquillement chez eux, en les traitant d'« hypocrites ».

 

Ce devoir est mis en pratique dès le début par Mahomet et concerne tant la guerre défensive,

lors d'une attaque contre l'islam,

que la guerre préventive, lors d'un risque d'attaque imminent.

 

Et la guerre doit être menée tant que le dernier des ennemis ne s'est pas replié ou n'a pas été tué.

 

Le djihad entre musulmans ?

 

Une guerre entre frères de même foi est illicite et inconcevable en termes juridiques islamiques.

Ainsi, si un responsable musulman a l'intention de faire la guerre à un pays musulman,

il doit d'abord déclarer que ce pays est mécréant, athée, kafir en arabe.

 

Par le biais de ce mot, la déclaration de guerre devient légitime et inévitable car menée contre des mécréants.

Tactite d’islamisation

 

Avant de déclarer la guerre à ses ennemis, Mahomet les invitait à épouser l'islam,

en réitérant l'invitation par trois fois.

 

S'ils refusaient, il les informait de l'imminence de l'attaque et s'ils s'obstinaient encore, ils les attaquaient.

 

Cela peut sembler d'un autre âge, mais en fait c'est ce que nous avons vu lors des dernières guerres, la guerre Iran-Irak, par exemple, qui a fait un million de morts, ou bien la guerre du Golfe. Chaque faction a déclaré l'autre kafir, en s'autoproclamant protectrice de l'islam et en apposant sur son drapeau les symboles islamiques qui n'y figuraient pas auparavant. L'Irak, pays qui se définit comme laïc, a ainsi inscrit sur son étendard national les mots Allah-u Akbar, Dieu est le plus grand, en mettant en évidence une motivation religieuse pour attaquer l'adversaire au nom de Dieu.

 

 

Il en est de même pour le Kosovo, la Tchétchénie, l'Afghanistan, les Philippines, les îles Moluques et partout où les musulmans sont en guerre: nous observons, là, des groupes armés qui arrivent de différents pays musulmans pour porter le jihad contre les ennemis de l'islam (qui sont souvent des chrétiens) :

ils se font appeler mujahidin (qui étymologiquement signifie ceux qui font le jihad)

et agissent dans plusieurs pays pour y fomenter des révolutions ou y soutenir des rebelles et des mouvements de libération nationale.

 

Les diverses motivations :

C'est là que l'on constate que l'objectif de combattre pour l'islam au niveau international prévaut sur la motivation politico-nationale.

 

Pour ces groupes, le concept de communauté islamique (umma) prime sur celui de la citoyenneté (watan).

 

Cette attitude s'est vu confirmée lors du récent conflit en Afghanistan, avec ses nombreux cas d'enrôlement volontaire de musulmans qui vivaient dans des pays arabes mais aussi occidentaux et qui choisissaient de se battre aux côtés des talibans dans le but déclaré de défendre l'islam menacé par les « infidèles ». [ … ]

 

Violence admise et conseillée

 

En définitive, la violence a fait partie de l'islam naissant.

 

A cette époque, personne ne trouvait répréhensibles les actions belliqueuses de Mahomet puisque les guerres étaient une composante de la culture bédouine de l'Arabie.

Mais le problème est qu'aujourd'hui les groupes musulmans les plus aguerris continuent d'utiliser ce modèle.

 

Ils disent:

« Nous devons nous aussi amener les non musulmans à l'islam comme l'a fait le Prophète, par la guerre et la violence», et fondent ces affirmations sur certains versets du Coran. [ … ] cette réflexion sur la violence dans le Coran et la vie de Mahomet pour répondre à l'affirmation répandue en Occident selon laquelle la violence que nous voyons aujourd'hui constitue une déformation de l'islam.

 

Nous devons au contraire reconnaître avec honnêteté

qu'il existe deux lectures du Coran

et de la sunna:

une lecture légitime qui sélectionne les versets invitant à la tolérance envers les autres croyants

et une autre, tout aussi légitime, qui préfère les versets appelant au conflit.

 

Devant ces versets contradictoires, la tradition musulmane a dû trouver une méthode d'interprétation, dite le principe de l'abrogeant et de l'abrogé, al-nasikh walmansukh en arabe.

 

La théorie est simple: Dieu, après avoir donné une disposition ou un ordre, peut donner un ordre opposé, pour des raisons contraires.

Il s'agit donc de savoir quel est le dernier ordre de Dieu par lequel la disposition précédente est annulée et abrogée.

 

Le problème a été étudié par de nombreux exégètes qui ont écrit de longs traités intitulés

Dc l'abrogeant et de l'abrogé sans atteindre, malheureusement, un consensus qui nous permettrait d'affirmer clairement que ces versets ont abrogé ces autres versets, et que ceux-ci l'ont été par ceux-là.

 

Du reste, le principe de l'abrogeant et de l'abrogé est fondé dans le verset 106 de la sourate de la Vache (II) :

 

«Dès que nous abrogeons un verset ou dès que nous le faisons oublier,

nous le remplaçons par un autre, meilleur ou semblable.

- Ne sais-tu pas que Dieu est puissant sur toute chose?» [ … ]

 

Deux lectures du coran :

Il y a donc deux options distinctes dans le Coran :

l'une agressive et l'autre pacifique,

acceptables toutes deux.

 

Il faudrait une autorité unanimement reconnue par les musulmans qui dirait: à présent, c'est seulement ce verset qui a de la valeur. Mais cela n'est pas fait

 

Cela veut dire que quand quelques fanatiques tuent des enfants, des femmes et des hommes au nom de l'islam pur et authentique, ou bien du Coran et de la tradition mahométane,

personne ne peut leur répliquer :

« Vous n'êtes pas des musulmans authentiques et vrais. »

 

Au mieux, l'on peut affirmer:

«Votre lecture de l'islam n'est pas la nôtre. »

 

Et c'est en cela que réside l'ambiguïté de l'islam, de son avènement à nos jours :

la violence en fait partie,

mais il est également permis de préférer la tolérance et vice versa.

 

Question 27 :

à propos du jihad, les musulmans soutiennent que les chrétiens ont fait pire, en faisant allusion aux croisades ou à l'époque du colonialisme.

 

Je laisserai ce débat aux historiens ; la différence essentielle est que les croisés ou les chrétiens qui ont fait la guerre ne prétendent pas l'avoir faite en se fondant sur l'Evangile.

 

Au contraire, ils l'ont menée au nom de la défense de la chrétienté - du moins le pensaient-ils - de leur État national ou de ce qu'ils considéraient comme leurs droits.

 

En somme, ils l'ont faite en tant qu'hommes appartenant à une même culture, à une nation, à une tradition, pas au nom de l'Évangile.

 

Ce qui avait motivé les croisades ?:

 

N'oublions pas que les croisades sont nées

d'une réaction aux persécutions menées par le calife fatimide

al-Hakim bi-Ami' Allah (996-1021)

contre les chrétiens d'Égypte et de Syrie

(qui comprenait alors également la Terre sainte).

 

En 1008, al-Hakim supprima la fête des Palmiers.

En 1009, «ii ordonna de punir exclusivement ceux [des secrétaires] qui parmi eux étaient chrétiens, en en faisant pendre beaucoup par les mains et en saisissant tous leurs biens' ».

En mars 1009, «il envoya une lettre à Damas où il donnait pour disposition de démolir l'église catholique consacrée à la Vierge, belle et imposante église en vérité qui fut détruite au mois de rajah de cette même année'». Le dimanche 13 août 1009, «il fit abattre l'église consacrée à Marie à al-Qantarah, dans le vieux Caire. Après l'avoir fait démolir jusqu'aux fondations, il en saccagea le mobilier et les vestiges. Il se trouvait près de l'église maintes tombes et tombeaux chrétiens. Après les avoir tous ouverts, les Noirs, les esclaves et la foule en exhumèrent les cadavres ensevelis et en dispersèrent les ossements, tandis que les chiens dévoraient les corps de ceux qui avaient été récemment enterrés. Près de cette église, il y en avait une qui appartenait aux jacobites [c'est-à-dire les coptes], consacrée à saint Côme. Ils s'en emparèrent aussi, en la réduisant en un amas de ruines' ».

 

L’épisode le plus grave ?

qui provoqua la réaction de la chrétienté fut la destruction de la basilique de la Résurrection de Jérusalem (appelée le Saint-Sépulcre en Occident), commencée le 28 septembre 1009.

Al-Hakim ordonna « de faire disparaître tout symbole [de foi chrétienne] et de veiller à emporter toutes les reliques, objets de vénération' ».

 

«La basilique fut détruite jusqu'aux fondations, sauf ce qui était impossible à démolir et difficile à emporter. Ainsi, furent détruits le lieu-dit Crâne,

l'église de Saint-Constantin comme tous les autres édifices situés dans le même périmètre, alors que les reliques saintes étaient dérobées.

 

Ibn Abi Zahir essaya par tous les moyens de supprimer le Saint-Sépulcre et d'en faire disparaître toute trace, en réussissant à en faire anéantir et emporter une bonne partie'. » On pourrait continuer longtemps ainsi en rappelant les destructions d'églises et autres calamités contre les chrétiens.

 

Donc, bien que la première croisade ait été lancée par le pape, on ne peut pas du tout dire que ce fut sollicitation ou conséquence de ]'Évangile.

Le pape représentait alors l'autorité et décidait aussi des questions politiques et militaires.

Et c'est une grande différence.

 

Le fait que les croisades n'étaient pas considérées comme des guerres de religion le démontre aussi, puisque même les historiens arabes de l'époque, et les musulmans en particulier, ne les ont jamais appelées «croisades » comme on le fait de nos jours par imitation de l'Occident.

 

La nouvelle dénomination arabe de al-hurub al-salibiyya,

les guerres de ceux qui portent la croix,

remonte seulement au XIXe siècle,

alors qu'avant on disait (nirub al-Faran], guerre des Francs,

qui sous-entend les Occidentaux en général.

 

Les historiens arabes précisaient parfois la nationalité de ces Francs,

les désignant comme Alémaniques, Hongrois ou Amalfitains.

 

Tous ces groupes étaient donc vus par les Arabes comme des nations et des peuples venus en Orient pour envahir leur terre.

 

Sans dire que, lors des croisades, des princes musulmans concluaient des alliances avec des ducs francs et inversement, comme dans toute guerre d'intérêts.

 

Quant au jihad, nous ne pouvons considérer l'interprétation «guerrière » comme une instrumentalisation de l'islam.

 

Nous pouvons dire qu'elle est pratiquée seulement par quelques musulmans,

sans rien lui ôter de son authenticité.

Authentique mais non exclusive

 

 

Mais IMAGINE-T-ON UN ISLAM TOLÉRANT ?

Dans le Coran, on trouve des versets favorables à la tolérance religieuse

et d'autres franchement défavorables.

 

En général, les musulmans qui vivent en Occident citent volontiers les premiers,

comme le verset 256 de la sourate de la Vache (II) sur l'interdiction de contraindre autrui à croire.

 

 

Le Père Samir Khalil,

« Le Coran est plein de violence »

 

Les musulmans arriveront-ils à dépasser la violence présente dans de nombreux passages du Coran, sur lesquels s'appuient les terroristes de Daech pour justifier leurs exactions? Entretien

Le Père Samir Khalil Ce jésuite égyptien, né en 1938, est islamologue. Il est l'auteur de plus de soixante ouvrages et de nombreux articles en lien avec le patrimoine arabe chrétien, l'islam et l'Orient chrétien.

 

Le terrorisme et l'islam ont-ils quelque chose à voir?

La solution de facilité, très à la mode, consiste à dire que Daech n'a rien à voir avec l'islam. C'est le pire discours que je connaisse. Ceux qui le tiennent devraient aller suivre quelques cours sur l'islam. Le Coran est plein de violence. Il n'y a pas que de la violence, il y a aussi des choses positives. Mais des dizaines de passages du Coran justifient la violence. Daech ne fait rien qui ne soit approuvé par des imams, spécialistes de l'islam, leurs « aumôniers » pour ainsi dire.

Dire que l'islam est par nature violent est une contre-vérité. Mais l'islam contient de la violence et l'a pratiquée dès l'origine. Elle est incluse dans le Coran et dans les hadith (les paroles de Mahomet).

Dès Mahomet?

Absolument ! Une des deux biographies de Mahomet écrite après sa mort, vers 750, s'appelle Kitab al-Maghazi, le livre des razzias. Dans les neuf dernières années de sa vie, Mahomet a organisé plus de soixante razzias, avec la distinction entre celles qui se déroulent la nuit et celles du jour. On attaque une caravane, on la pille, on prend les hommes comme esclaves

C'est ce que Mahomet a pratiqué. La sourate 8 s'intitule «Le Butin », et spécifie la part qui revient à chacun, à commencer par le Prophète. Le verset 190 de la sourate 2 (La Vache) dit à propos des polythéistes : « Tuez-les, où que vous les rencontriez ; et chassez-les d'où ils vous ont chassés : le polythéisme est plus grave que le meurtre ».

Il y a de nombreux passages dans la seconde partie de la vie de Mahomet qui poussent à la bataille et à la violence. Ce sont ces passages qui sont utilisés aujourd'hui par Daech.

Le rapport à la violence est-il ce qui distingue fondamentalement chrétiens et musulmans?

Il y a aussi de la compassion et de l'entraide dans l'islam. Mais la différence fondamentale, c'est qu'on ne pourra pas trouver de verset dans l'Évangile qui invite à la violence. Si l'autre est violent, on doit lui tendre la joue (Mt 5, 39). On vous rétorquera qu'il y a de la violence aussi dans l'Ancien Testament. Certes, mais c'est pour cela que le Christ affirme : « On vous a dit... et moi je vous dis» (Mt 5, 38).

C'est tout le problème de l'exégèse qui est en question, car les musulmans ne l'acceptent pas, refusent de faire une lecture contextuelle du texte coranique, qui leur permettrait de comprendre sans faire un absolu de tout ce qui est énoncé.

 

Faut-il distinguer islam et islamisme?

Oui, il le faut. Mais l'islamiste n'est pas contre l'islam. C'est une tendance dans l'islam qui met l'accent sur la radicalité. Sur cette ligne extrémiste, il y a les wahhabites, les salafistes : ces derniers veulent suivre le modèle du salai, les compagnons de Mahomet, ceux d'autrefois. C'est le retour à l'origine.

Au nom de cela, on va lorsqu'on est un homme porter une robe qui va en dessous du genou, porter une barbe en prétendant, sans aucune preuve, que le Prophète avait une barbe. C'est effrayant de voir sur YouTube des prédicateurs capables de décrire pendant une heure le paradis, avec des vierges éternellement vierges. Comme c'est un peu trop long, le prédicateur explique que c'est pour 70 ans : chaque homme a 70 vierges pour 70 ans. Ridicule ! Et cela est expliqué sérieusement devant plus d'une centaine d'imams. Nous sommes en pleine période de décadence au sein de l'islam

Pourquoi maintenant?

Il y a eu un effort, dans l'islam, au début du XIXe siècle, jusqu'au milieu du XXe siècle. C'est ce que nous appelons «l'âge de la renaissance» ('asral-Nahda). On l'attribue généralement à l'arrivée de Bonaparte en Egypte, en 1798-1801. Mehmet Ali et ses successeurs se sont dit: ces gens arrivent du bout du monde, ils sont une poignée, et ils nous battent alors que nous sommes 1 million. Ils nous ont donc dépassés, il faut qu'on apprenne chez eux. Il envoie alors des délégations, plus de soixante hommes, se former à Paris. Des traductions des auteurs français en langue arabe sont réalisées. C'est ce que nous appelons « la renaissance», de 1830 à 1950.

Puis arrivent les révolutions : celle de Nasser en 1952, de 1956 en Syrie, de 1958 en Irak, etc., le socialisme et le communisme qui écrasent la culture. On revient à partir de ce moment à une culture islamique primitive.

Y a-t-il aujourd'hui des lieux où l'islam fait l'objet d'une réflexion plus avancée, par exemple sur le rapport à la violence, ou la distinction des pouvoirs?

Il y en a, par exemple en Tunisie ou en Egypte. Mais c'est un problème de nombre. Mettons qu'il y ait 1 million de penseurs, qui permettent d'introduire une réflexion sur l'islam, cela ne fait pas le poids par rapport à 1 milliard et demi de musulmans. Le problème majeur est celui de l'éducation. Le système éducatif dans l'islam est un des pires qui soient, car il consiste à apprendre par cœur tout, tout le temps. On apprend le Coran par cœur. On le répète toute sa vie.

 

La décadence de l'Occident aurait-elle entraîné celle de l'islam?

Pendant longtemps, l'Europe était vue comme positive, avancée en technologie et en science, et demeurant religieuse. Aujourd'hui, l'Occident est vu, d'un point de vue religieux et moral comme décadent. L'Union européenne, par exemple, ne cesse d'enjoindre les États de modifier leur législation sur le «mariage» homosexuel, l'avortement, etc. Donc des musulmans font l'identification : la modernité, c'est la décadence.

Ils disent : l'Occident est devenu athée. Il faut donc le combattre. Mieux vaut renoncer partiellement ou totalement à la modernité, mais être éthiquement correct. C'est l'idéologie des salafistes et des wahhabites. Ces derniers (Arabie Saoudite, Qatar), avec leur argent, construisent des mosquées à tour de bras, en Indonésie, en Malaisie, en Asie. Rien qu'en Egypte, l'Arabie Saoudite finance plusieurs centaines d'écoles islamiques.

Daech est le fruit direct de cette éducation. On passe ainsi facilement d'une vision fondamentaliste au terrorisme. De plus, ils pensent que tout cela est dû au concept de laïcité, ce qui les porte à prendre le contre-pied, et à mettre la charia islamique comme fondement de la constitution.

 

Comment estimez-vous le rôle d'un homme comme le président Al-Sissi en Egypte?

Je le vois comme positif. Al-Sissi est considéré comme un musulman pieux, pas traditionnel mais qui fait ses prières autant qu'il le peut. Il est opposé aux Frères musulmans, à cause de leur idéologie.

Le plus important me semble être le discours qu'il a fait sur le besoin qu'a l'islam d'une révolution religieuse. Il a repris cette idée à l'université Al-Azhar. Devant des centaines d'étudiants islamistes, il a dit: il faut repenser l'islam, Daech est le fruit de la pensée islamiste la plus obtue, on ne peut pas continuer comme cela !

 

Toute évolution de l'islam semble quand même très compliquée...

Dans certains pays, cela a commencé. Mais c'est comme la valse : un pas en avant, deux pas en arrière ! On n'y arrive pas. Car on part de l'idée que le Coran c'est Dieu qui l'a fait descendre matériellement sur terre. Pour moi, la réforme passe avant tout par l'école, et Al-Sissi en est d'accord. Il faut repenser l'enseignement de l'islam et retrouver un islam plus réfléchi et acceptable. Et non l'islam des barbus. Or c'est eux qui font la loi, se targuant de vivre comme au VIIe siècle. C'est le retour aux origines, jusqu'à la bêtise. On mange sans table, sans chaise, sans fourchette, car tout cela, c'est l'Occident pourri !

 

Cet archaïsme est-il transmis au sein des familles, ou à l'extérieur?

Ceux qui dominent le monde musulman, les imams, sont tous formés comme ça. Or il y a plusieurs millions d'imams. En Egypte, il doit bien y en avoir cent mille. Ce sont eux qui prêchent tous les vendredis, à la télévision, à la radio, dans les haut-parleurs. Que prêchent-ils? Ce qu'ils ont appris. Ils ont une mémoire faramineuse, qui suscite l'admiration des gens simples.

 

Les conflits qui sévissent au Moyen-Orient opposent avant tout des courants musulmans. Pourraient-ils contribuer à limiter l'essor de l'islam extrémiste?

Il y a depuis toujours une haine des sunnites contre tout ce qui, au sein de l'islam, n'est pas sunnite. Et premier lieu contre les chiites, qui constituent environ 15 % du monde musulman. Cet affrontement explique une grande partie des conflits au Moyen-Orient. Les chiites d'Irak, un peu plus nombreux que les sunnites, étaient opprimés du temps de Saddam Hussein. Les Américains, venus selon leur sagesse légendaire « libérer » l'Irak, ont donné le pouvoir aux chiites qui ont à leur tour opprimé les sunnites et les ont écartés du pouvoir.

En Syrie, les alaouites, une branche du chiisme, ont le pouvoir, alors qu'ils sont très minoritaires (de 12 à 13%) face aux sunnites (70%). D'où la guerre en cours, qui résulte non pas d'une opposition à une situation économique difficile ou à un système social déficient, mais qui s'enracine avant tout dans le fait que celui qui gouverne « n'est pas de notre bord ». La Turquie de son côté joue un double jeu : d'une part, elle soutient les sunnites de Daech, d'autre part, elle combat, pour d'autres raisons, les sunnites kurdes, car ceux-ci veulent créer un État kurde dont le territoire est à cheval entre Irak, Syrie et Turquie. L'opposition entre sunnites et chiites est le premier facteur explicatif des conflits en cours.

 

Et les chrétiens dans tout ça?

Combattre les chrétiens n'est pas leur but premier. Mais ces derniers prennent des coups, et beaucoup, au passage. Ils payent le prix et risquent fort de disparaître du Moyen-Orient, de l'Irak - c'est à peu près fait - et de la Syrie. En tant que chrétiens, nous avons une mission à l'égard des musulmans, par rapport à la haine qu'ils ont entre eux. Nous sommes appelés à être un lien, des médiateurs, entre eux d'abord (entre chiites et sunnites), et entre le monde musulman et l'Occident.

Je ne pense pas que ce soit une bonne chose qu'ils s'entretuent. D'une part, cela nuit aux pays ; et d'autre part, s'ils tentent d'éliminer les chiites, ils pourraient bien aussi se retourner un jour contre les autres kuffar (impies) que sont les incroyants occidentaux. Or dans le Coran, les kuffàr n'ont qu'un droit : être tué.

Sur ce point, l'Europe devrait faire un effort. Il ne s'agit pas d'aider les chrétiens à émigrer en Europe, mais plutôt d'aider les chrétiens à rester dans le monde arabe, à survivre, à vivre mieux, à créer des projets, à renforcer leurs positions, pour pouvoir reconstruire, ensemble avec les musulmans, une société ouverte et croyante.

 

Y a-t-il des choses qui vous scandalisent dans l'approche qu'ont les puissances occidentales des conflits au Moyen-Orient?

Le premier point, ce sont les armes. Elles viennent d'Occident. Mais pour avoir les armes de l'Occident, il faut de l'argent. Et l'argent vient de l'Arabie Saoudite et du Qatar, et peut-être d'autres pays comme la Turquie. C'est sur ces deux points qu'il faut agir. On ne peut pas se contenter d'être l'ami de certaines puissances sous prétexte qu'on en tire un profit. La solution n'est pas facile, mais elle est inévitable. Elle n'est pas simple, car elle suppose de revenir sur toutes ces usines d'armes florissantes, qui rapportent beaucoup plus que des usines de fabrication de chaussures !

 

Y a-t-il dans le monde musulman, notamment en Afrique du Nord, autant de conversions au christianisme qu'on le dit?

Oui, il y en a. Les plus actifs pour mener les gens à la conversion sont les évangéliques. Et ceux qui bloquent le plus sont les évêques d'Europe. Je trouve que l'accueil réservé par les diocèses au Forum Jésus le Messie, consacré chaque année à la conversion des musulmans, est une honte.

Ce sont donc essentiellement les évangéliques qui font le travail là-bas. Au risque d'aller en prison. Au Maroc, j'ai ainsi voyagé à côté d'une femme qui lisait la Bible en arabe, faisait la tournée pour en distribuer des exemplaires, et avait déjà passé du temps en prison pour cela.

Il y a aussi d'excellents prédicateurs chez l'Église copte-orthodoxe.

 

Quel regard portez-vous sur la place que les sociétés européennes accordent à l'islam?

Pendant longtemps, les sociétés européennes n'étaient pas vraiment concernées par l'islam. Du fait de l'immigration, un nombre croissant de musulmans se sont installés en France. Et cela va continuer à augmenter, soit par les migrations, soit par la démographie, qui est nettement plus forte chez les musulmans que chez les Européens. En soi, ce ne serait pas une question si les musulmans n’étaient seulement que les tenants d'une religion, au même titre que les chrétiens ou d'autres.

Le problème, c'est que ce n'est pas le cas : les musulmans ne se considèrent pas seulement comme appartenant à une religion. L'islam est global, il recouvre toutes les dimensions de la vie. Il a une part spirituelle, des normes, un ensemble de règles juridiques très poussé, que ce soit pour la nourriture, les relations sociales, etc. C'est un système qui englobe tous les domaines de la vie. C'est cette appartenance globale qui pose problème aux sociétés qui accueillent des musulmans.

Le monde chrétien, qui est à la base de la culture européenne - même si l'Europe ne veut pas le reconnaître -, a toujours fait davantage la distinction des plans. Être musulman, c'est une manière de s'habiller et de vivre tout à fait spécifique, qui implique tous les détails de la vie. Si on prend cette vision telle quelle, elle est inapte à la société occidentale.

 

Trouvez-vous que nous sommes faibles, dans nos pays, envers l'islam?

Bien sûr ! Tout le monde est naïf à l'égard de l'islam. La naïveté entraîne des erreurs qui peuvent être graves. Pour la prière, si un musulman veut faire ses cinq prières par jour, c'est à lui de s'adapter. Ce n'est pas aux Européens de s'adapter par principe aux exigences des musulmans. Nous devons leur affirmer que nous avons nos règles, notre culture, notre histoire, comme tous les pays et que, s'ils veulent venir chez nous, ils doivent les respecter.

S'ils ne le veulent pas, nous devons avoir le courage de leur dire que, pour leur bien et le nôtre, il vaut mieux qu'ils rentrent chez eux. Il n'y a pas de concession à faire. Car sinon il n'y a plus de limite une fois qu'on a admis le principe d'une concession. La demande est toujours plus forte, du fait qu'il s'agit d'un système global. Ce n'est pas par provocation, méchanceté ou désir de domination. Mais si un musulman dit qu'il veut pratiquer l'islam dans le moindre détail, c'est lui rendre service que de lui dire qu'il vaut mieux qu'il vive dans un pays musulman.

 

Comment mieux se faire respecter?

On ne peut pas bloquer la rue le vendredi à midi sous prétexte qu'il n'y a pas de place dans la mosquée. C'est à eux de s'organiser ! Si nous n'avions qu'une heure dans les églises pour la messe, il n'y aurait pas non plus de place. Nous devons être clairs : il y a des normes, tout le monde doit les respecter, que ce soit des lois ou des coutumes. On peut tout comprendre, mais pas tout admettre ! Je suis très proche des musulmans, mais ce n'est pas pour cela que je dois approuver tout ce qu'ils font ; au contraire, c'est leur rendre service que de faire preuve de franchise si j'estime qu'ils sont en tort. Le danger, ce ne sont pas les musulmans, mais la réaction des sociétés européennes, qui ne font pas respecter l'ordre. Quand on ne fait plus respecter les normes, ce sont individus ou des groupuscules qui font la loi.

 

Faut-il donner des églises vides aux musulmans ?

C'est absurde. Un lieu de culte a un sens, presque étemel. Une mosquée, on ne la transforme pas en église. Si beaucoup d'églises sont inoccupées, il faudrait que les responsables se demandent pourquoi elles sont vides et ce qu'on fait pour les revivifier. Si l'église n'est plus utilisée, on peut très bien y installer un centre social, un service d'Église. Je trouve qu'avec tous les besoins actuels caritatifs actuels, le geste le plus beau n'est pas de passer l'église aux musulmans pour en faire une mosquée, parce que ce sera à juste titre vu comme non pas un acte de charité fraternelle, mais comme une reddition à l'opinion générale.

 

L'Église est-elle parfois trop irénique à l'égard de l'islam?

Nous devons rejeter la violence. Il faut toujours chercher à comprendre. Mais pas tout permettre! Comprendre l'autre pour savoir comment lui expliquer que ce qu'il dit est faux. Il faut un discours et des actes qui soient pleins de fraternité, d'amour, mais de vérité rigoureuse. On ne peut pas dire que l'islam est une religion qui, comme toutes les religions, cherche le bien de l'humanité. Ce sont des généralisations stupides et il faut être bien arrogant pour penser qu'on connaît toutes les religions du monde !

Comme pour tout être humain, il faut un a priori de sympathie, de «sentir avec», d'affection, et une exigence de vérité qui permet de dire à l'autre : ça, tu ne peux pas le faire, tu te trompes. La naïveté, c'est de dire que tout le monde est bon et gentil, ou que tous les musulmans sont mauvais. En revanche, il faut reconnaître que ce groupe enfreint facilement nos normes, car il a une autre culture, très forte, et qu'il nous faut être très attentif. Et exiger le respect.

Propos recueillis par Jean-Marie Dumont

Et publiés dans « Famille chrétienne » n° 1975 du 21 au 27 novembre 2015, pages 14-18

 

 

 

 

 

A PROPOS d'une lettre de Charles de Foucauld à René Bazin,

écrite le 29 juillet 1916

publiée en juillet 1917,

cette mise en situation par Jean François SIX,

publiée par le Groupe de Recherche Islamo Chrétien

http://gric-international.org/2012/breves/mise-au-point-charles-de-foucauld-les-chretiens-et-les-musulmans/

( consulter cette page pour y lire les notes et références, notamment celle concernant le Medhi ou Madhi)

 

Par Jean-François SIX

 

Si l’on étudiait la place que l’Islam tenait en France il y a un siècle dans le monde politique, dans les journaux, dans l’opinion publique, et celle qu’il y tient aujourd’hui, il n’y aurait guère de comparaison possible : l’Islam est infiniment plus présent dans les esprits aujourd’hui qu’hier. Objet de recul ou de fascination, d’aversion ou d’approche en sympathie, de rejet ou d’acceptation, l’Islam, début du XXIème siècle, existe en France à travers la présence de nombreux musulmans sur notre sol, de nationalité française pour la plupart, à travers le retentissement que produisent sur nous les communautés, la pensée, les réactions musulmanes venant du monde entier.

 

Il y a cent ans, la France avait des colonies ; les plus proches, les trois pays d’Afrique du Nord, étaient essentiellement peuplés de musulmans ; ils étaient un peu plus de 4 millions ; ils étaient « sujets français » et non pas « citoyens français » ; 5000 d’entre eux, surtout Kabyles, travaillaient en France. Il y a, aujourd’hui en France, 4 millions de musulmans venus d’Afrique du Nord. Qui pourrait ignorer ces changements de situation et de perspective ? Et ces nouvelles données d’ensemble ne peuvent que nous rendre bien précautionneux afin d’éviter de juger inconsidérément avec nos yeux d’aujourd’hui la réalité d’il y a un siècle en y projetant nos préoccupations actuelles. C’est dire à quel point il faut évaluer avec discernement les paroles et les actes de nos prédécesseurs. En 1887, Jules Ferry, le père de l’école, est président du Conseil ; il est, lui, grand patriote, « accusé de haute trahison » par Clémenceau et renversé ; ce républicain intègre, qui veut planter le plus loin possible le drapeau français, redonner à son pays sa fierté après le désastre de 1870, a trouvé beaucoup de soutiens, entre autres la Société de Géographie, pour réaliser son projet : il veut d’abord faire « œuvre civilisatrice » ; mais il a lancé une malheureuse expédition au Tonkin qui a échoué ; c’en est fait de lui ; alors que ce vosgien est profondément attaché à l’Alsace et la Lorraine, Clémenceau pense qu’il veut, par des conquêtes outre-mer, faire oublier aux Français les provinces perdues.

 

Un texte tronqué et hors contexte.

C’est dans ce contexte politique que le jeune officier Charles de Foucauld, né à Strasbourg, exilé de son Alsace à 12 ans après la défaite de 1870, a réalisé, au début des années 80, à la suite de l’officier Savorgnan de Brazza et d’autres explorateurs, une étonnante « reconnaissance au Maroc » ; il s’est, pendant près d’un an immergé dans un monde essentiellement musulman ; plus tard, en 1901, devenu prêtre, il s’immergera dans les territoires sahariens en cours de colonisation et y sera sans cesse, jusqu’à sa mort en 1916, au contact de l’Islam. C’est dans le contexte politique qui est le nôtre aujourd’hui que nous sommes, nous, immergés. Jules Ferry, Clémenceau, Foucauld étaient dans leur époque et, pour les comprendre, nous avons à replacer leurs propos, leurs faits et gestes dans celle-ci ; isoler une parole venant d’eux, en faire un en-soi hors contexte, c’est s’égarer. « Avec deux lignes de l’écriture de l’homme le plus instruit, on peut le faire pendre », aurait dit Richelieu. Le législateur français a tenu compte de ce danger d’écrire en reconnaissant à tout auteur un droit moral en vertu duquel toute citation doit être justifiée par le caractère de l’œuvre et ne peut être détournée de son sens par un contexte qui pourrait prêter à confusion. Ce ne sont pas deux lignes mais une page de Charles de Foucauld qui est citée depuis quelques années hors de son contexte ; elle est publiée, pour les besoins de leur cause, à la fois par des nostalgiques de l’Algérie française et par des islamophobes, dans un moment où, comme le dit Alfred Grosser (La Croix 20 janvier 2010), « l’anti-islamisme prend de plus en plus les formes qu’avait l’antisémitisme virulent ».

 

Il est important de faire un travail de vérité à propos de cette page qui est manifestement instrumentalisée. Cette page est un passage d’une lettre que Charles de Foucauld a écrite quatre mois avant sa mort. Cette page n’est donc qu’un extrait, lequel tient en une page dactylographiée. Il faut souligner qu’on n’est en présence que d’un extrait : la lettre où il se trouve est trois fois plus longue ; la page qui est citée est donc une partie tronquée : elle vient après une première partie et une troisième partie, aussi importantes qu’elle, qui l’encadrent et en bonne partie l’expliquent

 

Voici la lettre dans son intégralité :

Tamanrasset, par Insalah, via Biskra, Algérie 29 juillet 1916

 

 

Monsieur,

 

Je vous remercie infiniment d’avoir bien voulu répondre à ma lettre, au milieu de tant de travaux, et si fraternellement. Je pourrais, m’écrivez-vous, vous dire utilement la vie de missionnaire parmi les populations musulmanes ; mon sentiment sur ce qu’on peut attendre d’une politique qui ne cherche pas convertir les musulmans par l’exemple et par 1’éducation, et qui par conséquent maintient le mahométisme, enfin, des conversations avec des personnages du désert sur les affaires d’Europe et sur la guerre.

 

1. Vie du missionnaire parmi les populations musulmanes

 

Habituellement chaque mission comprend plusieurs prêtres, au moins deux ou trois ; ils se partagent le travail qui consiste surtout en relations avec les indigènes (les visiter et recevoir leurs visites) œuvres de bienfaisance (aumônes, dispensaires) ; œuvres d’éducation (écoles d’enfants, école du soir pour les adultes, ateliers pour les adolescents) ; ministère paroissial (pour les convertis et ceux qui veulent s’inscrire dans la religion chrétienne). Je ne suis pas en état de vous décrire cette vie qui, dans ma solitude au milieu de populations très disséminées et encore très éloignées d’esprit et de cœur, n’est pas la mienne… Les missionnaires isolés comme moi sont fort rares. Leur rôle est de préparer la voie, en sorte que les missions qui les remplaceront trouvent une population amie et confiante, des âmes quelque peu préparées au christianisme, et, si faire se peut, quelques chrétiens. Vous avez en partie décrit leurs devoirs dans votre article : « Le plus grand service » (Echo de Paris, 22 janvier 1916).

 

II faut nous faire accepter des musulmans, devenir pour eux l’ami sûr, à qui on va quand on est dans le doute ou la peine, sur l’affection, la sagesse et la justice duquel on compte absolument. Ce n’est que quand on est arrivé là qu’on peut arriver à faire du bien à leurs âmes. Inspirer une confiance absolue en notre véracité, en la droiture de notre caractère, et en notre instruction supérieure, donner une idée de notre religion par notre bonté et nos vertus, être en relations affectueuses avec autant d’âmes qu’on le peut, musulmanes ou chrétiennes, indigènes ou françaises, c’est notre premier devoir : ce n’est qu’après l’avoir bien rempli, assez longtemps, qu’on peut faire du bien. Ma vie consiste donc à être le plus possible en relation avec ce qui m’entoure et à rendre tous les services que je peux.

 

A mesure que l’intimité s’établit, je parle, toujours ou presque toujours en tête à tête, du bon Dieu, brièvement, donnant à chacun ce qu’il peut porter, fuite du péché, acte d’amour parfait, acte de contrition parfaite, les deux grands commandements de l’amour de Dieu et du prochain, examen de conscience, méditation des fins dernières, à la vue de la créature penser à Dieu, etc., donnant à chacun selon ses forces et avançant lentement, prudemment. Il y a fort peu de missionnaires isolés faisant cet office de défricheur ; je voudrais qu’il y en eut beaucoup : tout curé d’Algérie, de Tunisie on du Maroc, tout aumônier militaire, tout pieux catholique laïc (à l’exemple de Priscille et d’Aquila), pourrait l’être.

 

Le gouvernement interdit au clergé séculier de faire de la propagande anti-musulmane ; mais il s’agit de propagande ouverte et plus ou moins bruyante : les relations amicales avec beaucoup d’indigènes, tendant à amener lentement, doucement, silencieusement, les musulmans à se rapprocher des chrétiens devenus leurs amis, ne peuvent être interdites par personne. Tout curé de nos colonies pourrait s’efforcer de former beaucoup de ses paroissiens et paroissiennes à être des Priscille et des Aquila. Il y a toute une propagande tendre et discrète à faire auprès des indigènes infidèles, propagande qui veut avant tout de la bonté, de l’amour et de la prudence, comme quand nous voulons ramener à Dieu un parent qui a perdu la foi … Espérons qu’après la victoire nos colonies prendront un nouvel essor. Quelle belle mission pour nos cadets de France, d’aller coloniser dans les territoires africains de mère-patrie, non pour s’y enrichir, mais pour y faire aimer la France, y rendre les âmes françaises et surtout leur procurer le salut éternel, étant avant tout des Priscille et des Aquila !

 

2. Comment franciser les peuples de notre empire africain

 

Ma pensée est que si, petit à petit, doucement, les musulmans de notre empire colonial du nord de l’Afrique ne se convertissent pas, il se produira un mouvement nationaliste analogue à celui de la Turquie : une élite intellectuelle se formera dans les grandes villes, instruite à la française, sans avoir l’esprit ni le cœur français, élite qui aura perdu toute foi islamique, mais qui en gardera l’étiquette pour pouvoir par elle influencer les masses ; d’autre part, la masse des nomades et des campagnards restera ignorante, éloignée de nous, fermement mahométane, portée à la haine et au mépris des Français par sa religion, par ses marabouts, par les contacts qu’elle a avec les Français (représentants de l’autorité, colons, commerçants), contacts qui trop souvent ne sont pas propres à nous faire aimer d’elle. Le sentiment national on barbaresque s’exaltera dans l’élite instruite : quand elle s’en trouvera l’occasion, par exemple lors de difficultés de la France au dedans ou au dehors, elle se servira de l’Islam comme d’un levier, pour soulever la masse ignorante, et cherchera à créer un empire africain musulman indépendant.

 

L’empire Nord-Ouest-Africain de la France, Algérie, Maroc, Tunisie, Afrique occidentale française, etc., a 30 millions d’habitants ; il en aura, grâce à la paix, le double dans cinquante ans. II sera alors en plein progrès matériel, riche, sillonné de chemins de fer, peuplé d’habitants rompus au maniement de nos armes, dont l’élite aura reçu l’instruction dans nos écoles. Si nous n’avons pas su faire des Français de ces peuples, ils nous chasseront. Le seul moyen qu’ils deviennent Français est qu’ils deviennent chrétiens. Il ne s’agit pas de les convertir en un jour ni par force : mais tendrement, discrètement, par persuasion, bon exemple, bonne éducation, instruction, grâce à une prise de contact étroite et affectueuse, œuvre surtout de laïcs français qui peuvent être bien plus nombreux que les prêtres et prendre un contact plus intime. Des musulmans peuvent-ils être vraiment français ?

 

Exceptionnellement, oui. D’une manière générale, non. Plusieurs dogmes fondamentaux musulmans s’y opposent ; avec certains il y a des accommodements ; avec l’un, celui du mehdi, il n’y en a pas ; tout musulman, (je ne parle pas des libre-penseurs qui ont perdu la foi), croit qu’à l’approche du jugement dernier le mehdi surviendra, déclarera la guerre sainte, et établira l’islam par toute la terre, après avoir exterminé ou subjugué tous les non-musulmans. Dans cette foi, le musulman regarde l’islam comme sa vraie patrie et les peuples non musulmans comme destinés à être tôt ou tard subjugués par lui musulman ou ses descendants ; s’il est soumis à une nation non musulmane, c’est une épreuve passagère ; sa foi l’assure qu’il en sortira et triomphera à son tour de ceux auxquels il est maintenant assujetti ; la sagesse l’engage à subir avec calme son épreuve ; « l’oiseau pris au piège qui se débat perd ses plumes et se casse les ailes ; s ’il se tient tranquille, il se retrouve intact le jour de la libération », disent-ils ; ils peuvent préférer telle nation à une autre, aimer mieux être soumis aux Français qu’aux Allemands, parce qu’ils savent les premiers plus doux ; ils peuvent être attachés à tel ou tel Français, comme on est attaché à un ami étranger ; ils peuvent se battre avec un grand courage pour la France, par sentiment d’honneur, caractère guerrier, esprit de corps, fidélité à la parole, comme les militaires de fortune des XVIe et XVIIe siècle : mais d’une façon générale, sauf exception, tant qu’ils seront musulmans, ils ne seront pas français, ils attendront plus ou moins patiemment le jour du mehdi, en lequel ils soumettront la France.

 

De là vient que nos Algériens musulmans sont si peu empressés à demander la nationalité française : comment demander a faire partie d’un peuple étranger qu’on sait devoir être infailliblement vaincu et subjugué par le peuple auquel on appartient soi-même ? Ce changement de nationalité implique vraiment une sorte d’apostasie, un renoncement à la foi du mehdi… – 3. Conversation avec des personnages du désert sur les affaires de l’Europe et sur la guerre Je n’en ai pas. Je n’ai jamais cessé de dire aux indigènes que cette guerre est chose sans gravité ; deux gros pays ont voulu en manger deux petits ; les autres gros pays, tel que les Anglais, les Russes et nous, leur font la guerre non seulement pour empêcher cette injustice, mais pour ôter à ces deux voleurs la force de recommencer ; quand ils seront bien corrigés et affaiblis, on leur accordera la paix : cela durera ce que cela durera, le résultat ne présente aucun doute, et nous avons l’habitude d’aller lentement mais sûrement… Les gens de ce pays reculé sont d’une telle ignorance que tout détail supplémentaire les induirait en erreur : ils ne comprendraient pas, et se feraient des idées fausses.

 

La main-d’œuvre polonaise

 

Votre article sur la main-d’œuvre étrangère (Echo de Paris du 28 mai 1916), et ce que vous y dites avec tant de vérité des Polonais me porte à vous parler d’un ami… qui a consacré sa vie à l’étude et au relèvement de la Pologne, sa patrie, il travaille à la relever surtout par la pureté des mœurs, l’austérité de la vie et le renoncement à l’alcool. Voyant avec douleur beaucoup de Polonais partir annuellement pour l’Amérique où ils perdent leurs âmes, il cherche à détourner ce mouvement d’émigration vers la France et les colonies françaises du Nord de l’Afrique, Algérie, Maroc, Tunisie.

 

Depuis trois ou quatre ans, il a fait parvenir des propositions à ce sujet aux autorités françaises d’Algérie et du Maroc, offrant de diriger sur ces pays des familles choisies de Polonais. Rien de ce qu’il a proposé n’a été exécuté jusqu’à présent. L’heure viendra peut-être bientôt de reprendre son idée et de l’appliquer non seulement à l’Algérie, à la Tunisie et au Maroc, mais aussi à la France…

 

Les Kabyles

 

Comme vous, je désire ardemment que la France reste aux Français et que notre race reste pure. Pourtant je me réjouis de voir beaucoup de Kabyles travailler en France ; cela semble peu dangereux pour notre race, car la presque totalité des kabyles, amoureux de leur pays, ne veulent que faire un pécule et regagner leurs montagnes. Si le contact de bons chrétiens établis en Kabylie est propre à convertir et à franciser les Kabyles, combien plus la vie prolongée au milieu des chrétiens de France est-elle capable de produire cet effet !

 

Les berbères marocains, frères des Kabyles, sont encore par trop rudes ; ils seront pareils aux Kabyles, quand eux, ils auront soixante ans de domination française. Saint Augustin aimait la langue punique, parce que, disait-il, c’était la langue de sa mère : qu’était la race de sainte Monique dont la langue était la punique ? La race berbère ? Si la race berbère nous a donné sainte Monique et en partie saint Augustin, voilà qui est bien rassurant. N’empêche que les Kabyles ne sont pas aujourd’hui ce qu’étaient leurs ancêtres du IVè siècle : leurs hommes ne sont pas ce que nous voulons pour nos filles ; leurs filles ne sont pas capables de faire les bonnes mères de famille que nous vou1ons. Pour que les Kabyles deviennent français, il faudra pourtant que des mariages deviennent possibles entre eux et nous : le christianisme seul, en donnant même éducation, mêmes principes, en cherchant à inspirer mêmes sentiments, arrivera avec le temps, à combler en partie l’abîme qui existe maintenant. En me recommandant fraternellement à vos prières, que nos Touaregs, et en vous remerciant encore de votre lettre, je vous prie d’agréer l’expression de mon religieux et respectueux dévouement.

 

Votre humble serviteur dans le cœur de Jésus. Charles de Foucauld.

 

 

Cette lettre a été publiée, en son entier, après la mort de Foucauld, en 1917, par son destinataire, René Bazin. Celui-ci, de l’Académie française, était alors président de la Corporation des publicistes chrétiens ; il publie in extenso cette lettre, qu’il avait donc reçue lui-même de Foucauld, dans le Bulletin du Bureau catholique de Presse, n° 5, octobre 1917. Il a fait précéder le contenu de la lettre de Foucauld par une introduction (non signée) où il est indiqué que son auteur a été récemment « assassiné, très certainement en haine du Christ et de la France ».

 

Le « très certainement » est excessif : on notera que l’Église, en 2005, n’a pas retenu le bienheureux Foucauld comme martyr. Quand il publie en octobre 1917 cette lettre datée du 29 juillet 1916, René Bazin a déjà été sollicité par L. Massignon, six mois plus tôt, pour écrire une biographie de Foucauld et il est en train de la mettre en œuvre. Celle-ci paraîtra chez Plon en 1921 sous le titre Charles de Foucauld explorateur du Maroc, ermite au Sahara [2].

 

Pourquoi Foucauld était-il entré en contact avec Bazin ? Il souhaitait depuis longtemps lui écrire pour une demande précise. En 1907, Foucauld qui depuis 1904 sillonnait le Sahara où, contrairement au titre de Bazin, il n’était en rien un ermite, et qui connaissait l’Afrique du Nord depuis 1881, avait pris conscience de l’ampleur des problèmes de l’Algérie et des oasis sahariennes ; il s’en était ouvert, entre autres, à son père spirituel l’abbé Huvelin ; par exemple dans une lettre du 22 novembre 1907, regrettant vivement l’impéritie des Français par rapport aux autochtones (on disait, sans que le mot soit alors péjoratif : « indigènes ») : « Les civils ne cherchent la plupart qu’à augmenter les besoins des indigènes, pour tirer d’eux plus de profit, ils cherchent leur intérêt personnel uniquement ; les militaires administrent les indigènes en les laissant dans leur voie, sans chercher sérieusement à leur faire faire des progrès ». Il concluait : « De sorte que nous avons là plus de trois millions de musulmans depuis plus de 70 ans pour le progrès moral desquels on ne fait pour ainsi dire rien, desquels le million d’Européens habitant l’Algérie vit absolument séparé, sans le pénétrer en rien, très ignorant de tout ce qui les concerne, sans aucun contact intime avec eux, les regardant toujours comme des étrangers et la plupart du temps comme des ennemis. [3] »

 

Que faire pour ces peuples ? Foucauld estime que c’est là une attitude intolérable ; il invoque « la fraternité que personne ne nie » – que ce soit la fraternité républicaine, que ce soit la fraternité chrétienne – cette « fraternité qui trace des devoirs bien différents ». Et devant cette situation, pensant à l’Algérie et à d’autres colonies, au « mal » qui s’y fait, rappelant « ce devoir envers ces peuples qu’on n’accomplit pas », il confie à l’abbé Huvelin qu’il souhaite « un bon livre » « écrit par un laïc », un livre « facile à lire », qui « montre la voie à suivre » ; il ajoute à l’abbé Huvelin qu’il a pensé à un nom : René Bazin. Dans les années qui suivent, la situation ne change pas ; en 1912 Foucauld écrit : « On les a maintenus dans la soumission et rien de plus. Si la France n’administre pas mieux les indigènes de sa colonie qu’elle ne l’a fait, elle la perdra et ce sera un recul de ces peuples vers la barbarie avec perte d’espoir de christianisme pour longtemps ». Les choses s’aggravent même du fait de la guerre. L’occasion, pour Foucauld, de s’adresser directement à Bazin va se présenter.

 

Rappelons que la guerre éclate en 1914, que la bataille de Verdun dure quasiment toute l’année 1916 et que la correspondance entre Bazin et Foucauld se situe dans ce contexte où la France est extrêmement angoissée sur l’issue de la guerre. Même si, comme on l’a dit (J. Morienval, art. R. Bazin, in Catholicisme, 1948), R. Bazin a été un écrivain « timide devant son temps », il s’est pourtant beaucoup intéressé aux questions d’actualité.

 

Répondant à Foucauld, il va lui écrire en l’interviewant en journaliste,

lui posant trois questions :

 

Quelle est la vie des missionnaires parmi les populations musulmanes

Comment franciser les peuples de notre empire africain

Quel est le contenu des conversations avec des personnages du désert sur les affaires de l’Europe et sur la guerre. »

 

 

Dans le Bulletin d’octobre 1917, en publiant intégralement la réponse de Foucauld, Bazin réintroduira en sous-titres ces trois questions, ceci pour simplifier la lecture de la longue réponse de Foucauld.

 

Inutile de parler ici du troisième point ; Foucauld répond en effet au sujet des ces « conversations » : « Je n’en ai pas ». Il ne voit pas comment il pourrait expliquer ce qui se passe aux « gens de ce pays reculé » et d’une extrême « ignorance », ils n’y comprendraient rien.

 

Il ajoutera, après cette troisième partie très brève, un long paragraphe sur une émigration possible de Polonais pour l’Afrique du Nord (plutôt que « pour l’Amérique où ils perdent leurs âmes »), et un autre paragraphe, dont nous reparlerons, sur le fait que « beaucoup de Kabyles viennent travailler en France ». Franciser ces peuples ?

 

Prenons donc le deuxième point de la lettre de Foucauld.

C’est celui qui, depuis quelques années, a été reproduit plusieurs fois et présenté comme si c’était toute la lettre du 29 juillet 1916; publication qui est le fait de médias à tendance d’extrême-droite ;

ainsi par exemple, il y a quelques années, sur le site www.occidentalis.com, le texte a été publié à l’appui de leur thèse qu’ils citèrent : « Pour que l’Occident ne devienne jamais une terre d’Islam. »

 

Notons que ce texte fait l’objet actuellement d’une grande diffusion en cette année 2010 où le gouvernement français a lancé un débat sur l’identité nationale, initiative applaudie par M. Le Pen qui y a vu une tribune pour mettre en garde contre les musulmans établis en France. « Comment franciser ? » interroge Bazin ; il ne pose pas une question préalable : « Faut-il franciser ? » car, pour lui, comme pour Jules Ferry jadis, il n’y a aucun doute : la République française a une mission civilisatrice, elle doit donc « franciser » ces peuples arriérés, leur apporter le caractère français tout particulièrement par l’instruction. Mais cela ne signifie nullement donner à ces populations la nationalité française et l’égalité qui en découle ; si le fameux décret d’Adolphe Crémieux, en 1870, a permis aux Juifs d’Algérie d’accéder au statut de citoyen français, la plupart des Français d’Algérie et de France veulent éviter plus que tout que ces populations obtiennent les mêmes droits. Napoléon III avait rêvé d’un « royaume arabe », d’une association libre de celui-ci avec la France : il s’était heurté à la fois aux Français d’Algérie et à une gauche jacobine qui méprise les Arabes au nom de la « civilisation » [4].

 

Quelle est là-dessus la position de Foucauld ? Il veut, il l’a répété constamment, que ceux qu’il n’a cessé de rencontrer depuis plus d’un quart de siècle en Afrique du Nord soient « nos égaux ». Ils ne le sont pas ? qu’ils le deviennent et qu’on les aide à le devenir. Plus précisément, la conception de Foucauld par rapport à ce problème s’exprime à travers une métaphore, non pas paternaliste comme on pourrait le juger trop vite, mais familiale. Pour lui, comme il l’écrit dans les derniers chapitres du Directoire, un vade-mecum qu’il compose en 1909 pour les membres de l’UNION, la confrérie qu’il veut fonder, pour lui, « la patrie est l’extension de la famille […] et les colonies de la patrie font partie de la grande famille nationale ».

 

La France et les colonies sont des enfants de cette « grande famille », des enfants qui sont égaux en droit et doivent devenir tels dans la réalité. Des parents doivent tout faire, s’ils ont un enfant arriéré, pour combler son retard, le mettre à niveau de leurs autres enfants ; il faut – et Foucauld montre là qu’il n’est pas, comme on l’a dépeint, un aristocrate d’ancien régime mais un véritable républicain – que tous ces enfants soient véritablement égaux, que la France et les colonies fassent partie d’un ensemble où tous sont sur un même pied d’égalité. Comment réaliser cette égalité ? Par le progrès. Pendant autant de temps que la France aura des colonies, son devoir est de faire en sorte que les colonies puissent devenir, peu à peu, des égaux par rapport aux Français, des frères non par le sang, bien sûr, ni par les sentiments, mais par l’égalité ; l’égalité non seulement de droit mais de fait et ceci grâce au progrès : « Je suis persuadé, écrit-il le 4 mars 1916, neuf mois avant sa mort, que ce que nous devons chercher pour les indigènes de nos colonies, ce n’est ni l’assimilation rapide, elle est impossible, l’assimilation demandant des générations et des générations, ni la simple association, qui n’est pas propre à produire, par elle-même, les progrès de nos administrés, ni leur union sincère avec nous, mais le progrès qui sera très inégal et devra être cherché par des moyens souvent bien différents dans nos colonies si variées, mais doit être constamment le but poursuivi ». Progrès sur trois plans : « Progrès intellectuel, moral et matériel », dit-il [5].

 

Le triple « progrès » pour ces peuples

Ce progrès aux trois dynamiques indissociables, on a vu qu’il le requiert de la population européenne qui se trouve en Afrique du Nord. On a lu sa pensée : ainsi, pour lui, depuis 80 ans que la France est en Algérie et aujourd’hui en 1907, « on n’y fait rien pour les indigènes », dit-il, renvoyant d’ailleurs dos à dos civils et militaires, les mettant devant leurs immenses responsabilités ; Jules Ferry voulait apporter l’instruction, entre autres ; or, en 1907, à peine 2% des enfants algériens sont scolarisés. Et en 1901, dès son arrivée à Beni Abbès, dans le sud-algérien, Foucauld avait constaté stupéfait, une réalité révoltante : « Ici, hélas, l’esclavage fleurit comme il y a deux mille ans, au grand jour, sous les yeux et avec la permission du gouvernement français », écrit-il dès son arrivée, le 8 janvier 1902 à Marie de Bondy.

 

Il accueille alors chez lui des esclaves, rachète quelques-uns d’entre eux, mais c’est la situation politique qu’il faut changer : « Je ne cache pas à mes amis français que cet esclavage est une injustice, une immoralité monstrueuse ». Et dans cette même lettre à son supérieur ecclésiastique, Mgr Guérin, il cite nommément le gouverneur militaire de la région et son adjoint : « C’est par ordre du général Risbourg, ordre confirmé par le colonel Billet, que l’esclavage est maintenu ». Le 7 février, il écrit en France, au père abbé de la Trappe Notre-Dame des Neiges « il faut dire – ou faire dire par qui de droit – « non licet » ; « Væ vobis hypocritæ » qui mettez sur les timbres et partout « liberté, égalité, fraternité, droits de l’homme » et qui rivez aux fers des esclaves, qui condamnez aux galères ceux qui falsifient vos billets de banque et qui permettez des voler des enfants à leurs parents ». Il s’attaque au nœud du problème : la loi même qui permet l’esclavage, ou plutôt à ce qui fait loi dans la région, en l’occurrence la déclaration formelle du général Risbourg : « Elle est le « code noir » dans la Saoura et fait loi », écrit-il à Mgr Guérin. Il contribuera à faire supprimer en partie l’esclavage quelques années plus tard [6]. Or, ce progrès fondamental, il l’a obtenu en invoquant les principes mêmes de la République française en même temps que le commandement évangélique « Aimer le prochain comme soi-même », l’essentiel étant pour lui la libération des êtres, le développement des peuples ; ce devenir de progrès qui est pour lui premier ; de la même manière, chez les Touaregs, il ne cessera de promouvoir l’égalité entre tous, travaillant à défaire le système des castes qui y existe, donnant toute leur place aux « imrad » face aux chefs ; les « imrad », c’est-à-dire ceux qu’il appelle les « plébéiens », ceux d’ailleurs à qui il fait d’abord confiance pour l’avenir, pour le progrès.

 

Dans la question de l’esclavage, il s’élève contre les autorités françaises mais il met en même temps en cause d’autres autorités : les marabouts musulmans qui ont eux-mêmes des esclaves et veulent perpétuer la situation : « Ceux qui ont énormément d’esclaves, ce sont les nomades et les marabouts : les uns et les autres ne travaillent jamais » ; il ajoute ironiquement : « En libérant leurs esclaves, on les fera travailler un peu, ce qui les améliorera dans la même proportion ». Il n’est pas plus tendre envers les uns qu’envers les autres, envers ceux qui représentent la République et la bafouent en autorisant l’esclavage, comme envers les tenants de l’Islam qui pratiquent sans vergogne l’esclavage. Il dénonce les uns et les autres avec la même vigueur, à la gêne d’ailleurs de ses supérieurs ecclésiastiques et de certains de ses amis militaires haut placés qui préféreraient, politiquement, plus de retenue, plus d’accommodement. Il y a « musulmans » et « musulmans » S’il critique des Français et des Musulmans peu fidèles, dans les faits, soit à leur devise républicaine, soit à leur croyance, il reste qu’il admire la République lorsqu’elle accomplit une œuvre de « progrès » et l’Islam lorsqu’il anime des hommes de foi profonde. Et c’est un progrès quand des populations, sous régime français, peuvent vivre plus de justice : « Elles doivent être sous un régime de justice, elles ont droit à l’équité sociale, à la suppression des castes, à l’abolition des abus, et à la protection contre toute violence injuste et toute exaction » (au capitaine Gardel, 24 août 1913). Quant à la foi islamique il en reconnaît la grandeur. Son ami Laperrine dira de lui, au sujet de l’exploration qu’il avait réalisée au Maroc, en 1883-84, tandis qu’il était incroyant : « Il admirait la force que tous ces Marocains puisaient dans leur foi ». Et lui-même, en 1901, peu après son ordination sacerdotale, écrira à son ami Castries, grand spécialiste de l’Islam, se référant à cette année d’exploration : « l’Islam a produit en moi un profond bouleversement. La vue de cette foi, de ces âmes vivant dans la continuelle présence de Dieu m’a fait entrevoir quelque chose de plus grand et de plus vrai que les occupations mondaines ».

 

Cette foi l’a même attiré au point de lui faire songer à s’y convertir :

« L’islamisme est extrêmement séduisant : il m’a séduit à l’excès », écrit-il encore à Castries ; et il lui donne les raisons de cette attirance :

« L’islamisme me plaisait beaucoup avec sa simplicité, simplicité de dogme, simplicité de hiérarchie, simplicité de morale ». Il y a aussi, pour le séduire, la beauté, celle des paysages orientaux, des nuits, de la langue elle-même, l’arabe, langue du Coran. Foucauld, comme d’autres Européens fascinés par cette beauté simple et ces splendeurs, aurait pu se convertir à cet Islam qu’il admirait.

 

S’il ne l’a pas fait, c’est sans doute parce que dans sa vie recluse à Paris pour préparer le récit de son exploration, et tandis qu’il se forgeait en même temps une vie d’ascétisme pour d’autres expéditions, ses lectures autour de l’Islam lui ont fait voir une image du Prophète Mahomet qui ne correspondait pas à ce qui était désormais son idéal : une « vertu » au sens païen, un stoïcisme radical.

 

Et par ailleurs, il avait un sens très noble de la femme : celui qu’on a défini encore récemment comme un « débauché notoire » (A. de Larminat, Figaro Littéraire, octobre 2009) a été, en réalité, dans ses fêtes et ses rares liaisons, d’une courtoisie et d’une correction rares envers les femmes qu’il a rencontrées ; il a récusé la place de la femme dans l’Islam, tout autre que celle, majeure, qu’il pouvait constater dans sa propre famille ; plus que tout, peut-être, pour le détourner de l’Islam et le faire accéder de nouveau au christianisme de son enfance, y a-t-il eu « la bonté maternelle » de sa cousine qu’il côtoyait durant sa vie très austère où il préparait Reconnaissance au Maroc, une cousine aussi intelligente que discrète, aussi spirituelle que raffinée.

 

À côté de cet Islam de grandeur et de beauté qu’il n’a cessé d’admirer, il y a un autre Islam moins élevé, qu’il a rencontré jadis et qu’il a continué de rencontrer jusqu’à sa mort ; à côté de ces musulmans fervents qu’il a estimés, qu’ils soient humbles ou hommes de pouvoir comme Moussa, l’aménokal du Hoggar, qui s’était converti et était devenu un très pieux musulman, il y a d’autres musulmans qu’il a vu prôner une religion close, fermée, sinon fanatique.

 

Si on veut bien lire de près la deuxième partie du texte de la lettre de juillet 1916 à Bazin, on aperçoit que, dans ces tenants d’un Islam très fermé, il discerne deux catégories : d’abord, quelques-uns, qui commencent déjà à poindre, une « élite », « ayant perdu toute foi islamique mais qui en gardera l’étiquette pour pouvoir par elle influencer les masses » ; et, ensuite, justement, « la masse des nomades et des campagnards » ; d’une part une « élite » « instruite à la française sans avoir l’esprit ni le cœur français », et n’ayant pas non plus « la foi islamique » ; d’autre part une « masse », « fermement mahométane ». Cette masse est très éloignée de la France ; pourquoi ? se demande Foucauld ; il donne deux raisons : si elle est « portée à la haine et au mépris des Français » c’est « par sa religion, par ses marabouts » ; mais c’est aussi, – et on a vu que Foucauld n’a cessé d’aborder ce point depuis qu’il est au Sahara – « par les contacts qu’elle a avec les Français (représentants de l’autorité, colons commerçants), contacts qui, trop souvent, ne sont pas propres à nous faire aimer d’elle ».

 

Pour ce qui est de l’évangélisation, les musulmans se trouvent dans « des conditions très défavorables », avait-il écrit dans une note à Mgr Guérin en 1902, à ses débuts au Sahara ; quelles conditions ? Les musulmans se trouvent devant « une population chrétienne donnant le mauvais exemple, très corrompue et propre à donner la plus mauvaise opinion du christianisme ». De même est-ce l’attitude globale des Français depuis la colonisation qui fait obstacle à cette « francisation » (des « peuples de notre empire africain » comme dit Bazin). Il y a un autre grand obstacle, cette fois intérieur à la croyance musulmane, qui empêche la « masse » de souhaiter devenir française. Dans sa lettre à Bazin, Foucauld expose ce point dans le long paragraphe qui a trait au « medhi » (ou « mahdi »), une croyance très ancrée dans cette « masse ». Selon cette conviction, ce « dogme », dit Foucauld, il y aura, à la fin des temps, l’arrivée d’un envoyé d’Allah qui établira définitivement l’Islam sur terre : « Dans cette foi, écrit Foucauld, le musulman regarde l’Islam comme sa vraie patrie ». Ce qui est une réponse claire à Bazin : dans cette conception, il ne peut être question de « francisation », puisque le musulman considère alors qu’il n’a qu’une seule « patrie » : l’Islam.

 

Un an plus tôt, dans une lettre du 26 avril 1915, Foucauld avait parlé du « Mahdi » dont Moussa « attend évidemment l’arrivée, d’ici trente ans » « Moussa dit à ses gens : prenez patience, restez tranquille, obéissants envers les païens tant que Dieu leur donne pouvoir sur vous ; le temps n’est pas loin où il nous donnera à notre tour pouvoir sur eux, quand il enverra son Mahdi, que tous les savants disent très proche » [7].

 

Foucauld a très bien vu, et depuis longtemps, que, dans cette conviction du Mehdi aussi fortement ancrée, il n’est pas question pour un musulman d’envisager une « francisation » ; il le dit très clairement à Bazin pour lui enlever, discrètement mais fortement, toutes ses illusions ; voici le paragraphe qui conclut sa réponse à la question : « Des musulmans peuvent-ils être vraiment français ? Exceptionnellement, oui. D’une manière générale, non. Plusieurs dogmes fondamentaux musulmans s’y opposent ; avec certains il y a des accommodements ; avec l’un, celui du medhi, il n’y en a pas : tout musulman, (je ne parle pas des libre-penseurs qui ont perdu la foi), croit qu’à l’approche du jugement dernier le medhi surviendra, déclarera la guerre sainte, et établira l’islam sur toute la terre, après avoir exterminé ou subjugué tous les non musulmans. Dans cette foi, le musulman regarde l’islam comme sa vraie patrie et les peuples non musulmans comme destinés à être tôt ou tard subjugués par lui musulman ou ses descendants ; s’il est soumis à une nation non musulmane, c’est une épreuve passagère ; sa foi l’assure qu’il en sortira et triomphera à son tour de ceux auxquels il est maintenant assujetti ; la sagesse l’engage à subir avec calme son épreuve ; « l’oiseau pris au piège qui se débat perd ses plumes et se casse les ailes ; s’il se tient tranquille, il se trouve intact le jour de la libération », disent-ils ; ils peuvent préférer telle nation à une autre, aimer mieux être soumis aux Français qu’aux Allemands, parce qu’ils savent les premiers plus doux ; ils peuvent être attaché à tel ou tel Français, comme on est attaché à un ami étranger ; ils peuvent se battre avec un grand courage pour la France, par sentiment d’honneur, caractère guerrier, esprit de corps, fidélité à la parole, comme les militaires de fortune des XVIe et VIIe siècles mais, d’une façon générale, sauf exception, tant qu’ils seront musulmans, ils ne seront pas Français, ils attendront plus ou moins patiemment le jour du mehdi, en lequel ils soumettront la France. De là vient que nos Algériens musulmans sont si peu empressés à demander la nationalité française : comment demander à faire partie d’un peuple étranger qu’on sait devoir être infailliblement vaincu et subjugué par le peuple auquel on appartient soi-même ?Ce changement de nationalité implique vraiment une sorte d’apostasie, un renoncement à la foi du medhi… » « Français » et « musulmans » : quels mariages possibles ?

 

Tout à la fin de sa lettre, dans une sorte de codicille, Foucauld laisse pourtant Bazin espérer un peu. Il note que « beaucoup de Kabyles » viennent « travailler en France » et il s’en réjouit. N’ayez pas peur, ajoute-t-il à Bazin, que la France soit victime d’un envahissement et qu’elle ne reste plus aux Français : « La presque totalité des Kabyles, amoureux de leur pays, ne veulent que faire un pécule et regagner leurs montagnes ». Bazin, chantre de la France profonde et éternelle, apeuré par « La terre qui meurt » (titre de l’un de ses romans ruraux), peut être rassuré. Mais les Kabyles qui demeurent en France ? Foucauld accorde à Bazin que « leurs hommes ne sont pas ce que nous voulons pour nos filles ; leurs filles de sont pas capables de faire les bonnes mères de famille que nous voulons ». Mais face à Bazin, Foucauld avance : « Pour que les Kabyles deviennent français, il faudra pourtant que des mariages deviennent possibles entre eux et nous ».

 

Or Foucauld insiste :

« l’abîme qui existe maintenant » entre eux et nous est immense ; comment le « combler » ?, s’interroge-t-il. Il donne à Bazin la réponse qu’il lui a déjà donnée au sujet de la « francisation » et qui est, à première vue, surprenante à nos yeux : la christianisation ; seule celle-ci permettrait vraiment des mariages entre Kabyles et Français, seule celle-ci permettrait dès lors une « francisation » : « Le seul moyen qu’ils deviennent Français est qu’ils deviennent Chrétiens » avait-il dit dans sa réponse à la deuxième question.

 

Mais il y a, dans ce dernier paragraphe au sujet des Kabyles, une très brève incise que Foucaud a soulignée dans sa lettre : « Avec le temps » dit-il. Ce n’est pas maintenant que cette avancée pourrait se faire, ni dans trente ans, mais, comme il l’a plusieurs fois répété au sujet de la conversion des musulmans, c’est une question de « siècles ». Or cet extrême élargissement du temps change tout ; il met le problème bien au-delà de la pauvre vie de Foucauld qui en est à ses derniers mois, bien au-delà des deux ou trois générations suivantes, françaises ou algériennes, il laisse un grand temps au temps pour que les problèmes se dénouent et que de vrais liens puissent se nouer. C’est ainsi qu’il ne s’agit plus de vouloir convertir sur l’heure, et pas plus de franciser sur l’heure, mais de laisser un très long temps comme facteur décisif pour changer ce qui, pour Foucauld, est l’essentiel à changer : les « mentalités ».

 

Que la mentalité de ces Français clos sur eux-mêmes et leur supériorité, fanatiques sur des profits à réaliser, change ; que celle d’habitants de l’Afrique du Nord, fanatiques d’un mehdi radicalement vengeur, admettant une infériorité de la femme ou de l’esclave, change. Pour lui, c’est là le progrès, le progrès qui produit les changements chez les personnes, chez les peuples ; et il croit que tous peuvent, à des degrés différents, poursuivre le progrès : « Les uns, les Berbères, capables d’un progrès rapide, les autres, Arabes, plus lents au progrès. Mais tous sont capables de progrès » (lettre à Fitz-James, 11 décembre 1912). Ces changements des uns et des autres, à travers le triple progrès à effectuer, sont destinés, dans l’esprit de Foucauld, à permettre ce que Hegel appelait, pour parler de la paix, « la reconnaissance réciproque ». Laquelle ne peut se faire qu’entre égaux – il répète qu’il s’agit, pour les autochtones, d’« être non pas nos sujets mais nos égaux, être partout sur le même pied que nous ». De même veut-il, chez les Touaregs, un système plus égalitaire, comme chez les Kabyles où existe une certaine démocratie villageoise ; dans la même ligne, il s’en prend souvent aux « grands chefs indigènes, un des maux de l’Algérie » : « Dans l’intérêt même des populations indigènes, il faut que disparaisse le système des « caïds » » (lettre à Duclos, 4 mars 1916).

 

Cette reconnaissance d’autrui ne signifie aucunement, à ses yeux, d’avoir à perdre son identité. À Bazin qui lui a écrit qu’il veut que « la France reste aux Français et que notre race reste pure », il répond « oui mais » : « Pourtant je me réjouis de voir beaucoup de Kabyles travailler en France ». Et on sait qu’il souhaite que « des mariages deviennent possibles entre eux et nous ». Reste – il faut le répéter – qu’il estime, de façon très réaliste, que dans cette « reconnaissance réciproque » entre Maghrébins et Français, entre Christianisme et Islam, entre France et Algérie, il s’agit d’une œuvre de très longue haleine. Pour y œuvrer, il faut d’abord faire un travail de mémoire et de discernement, oser, comme le fait Foucauld, regarder, dans leur réalité, les 80 ou 90 ans de la présence française en Afrique du Nord, et oser envisager le futur : cinquante ans au bout desquels ces peuples « nous jetteront à la mer » si nous ne changeons pas de politique et de comportement.

 

Comment dire l’Evangile aux « frères de Jésus qui L’ignorent » ?

La lettre du 29 juillet est écrite en pleine année 1916, où, pour la France, vont mourir, entre autres, un certain nombre de musulmans d’Afrique du Nord aux côtés d’un certain nombre de camarades de Foucauld ; lequel, germaniste accompli, n’a aucune aversion envers les Allemands mais un profond dégoût devant les actes barbares accomplis par certains de leurs soldats au début de la guerre ; c’est là une vision que partageaient la plupart de ses compatriotes : pour lui, la France, « dans la guerre présente, défend le monde et les générations futures contre la barbarie morale de l’Allemagne », écrit-il à un ami au front, le général Mazel, barbarie qu’il appelle « un paganisme nouveau ». Or l’Allemagne avait espéré que les populations d’Afrique du Nord se seraient soulevées, dès le début de la guerre, contre leurs occupants français ; et durant toute la guerre, l’Allemagne, avec son alliée la Turquie, agitera dans ce but la région ; Foucauld, assassiné par des Senoussistes proches de l’Empire ottoman en sera d’ailleurs une victime ; et on peut penser que, si l’Allemagne avait gagné la guerre, le Maroc au moins serait devenu colonie allemande.

 

La perspective de Bazin, perspective colonialiste de « francisation », explique sa deuxième question à Foucauld, lequel se trouve sur le terrain et connaît depuis longtemps l’Afrique du Nord. Cette question est très importante pour Bazin ; pour Foucauld, elle n’est pas, et de loin, la plus importante. Car c’est la première question que lui a posé Bazin qui lui tient le plus à cœur et il faut dire qu’en même temps, c’est la réponse qu’il donne à la première question de Bazin qui éclaire d’un jour nouveau la deuxième, celle que nous venons de voir, sur la « francisation ».

 

Il est très dommage, qu’à des fins actuelles nettement idéologiques, on n’ait publié qu’une partie, la seule réponse à la deuxième question, sans donner le contenu de toute la lettre, sans apporter tout particulièrement la première partie de celle-ci [8].

 

Rappelons cette première question posée par Bazin, à laquelle Foucauld va donc longuement répondre. Ce n’est pas une question de philosophie politique, si l’on peut dire, comme la seconde, mais une question existentielle. Le journaliste Bazin demande à son interlocuteur de décrire concrètement « la vie du missionnaire parmi les populations musulmanes » ; pas d’abord sa propre vie, mais celle des missionnaires en cette situation.

 

Et Foucauld commence par parler, en vingt lignes, des « missions », c’est-à-dire des insertions communautaires qui existent en pays d’Islam et leur rôle : « Habituellement, chaque mission comprend plusieurs prêtres, au moins deux ou trois ; ils se partagent le travail qui consiste surtout en relations avec les indigènes (les visiter et recevoir leurs visites) ; œuvres de bienfaisance (aumônes, dispensaires) ; œuvres d’éducation (écoles d’enfants, écoles du soir pour les adultes, ateliers pour les adolescents) ; ministère paroissial (pour les convertis et ceux qui veulent s’instruire dans la religion chrétienne ». Il décrit là ce que réalisent, au Sahara, des religieux vivant en communauté, essentiellement des membres de la congrégation « Missionnaires d’Afrique », dits « Pères Blancs », fondés en 1868 par le cardinal Lavigerie qui avait été nommé archevêque d’Alger en 1867.

 

Mais aussitôt Foucauld se démarque d’eux et de leur mode de fonctionnement : « Je ne suis pas en état de vous décrire cette vie ». Pourquoi ? Parce que, dit-il, cette vie « n’est pas la mienne ».

 

Il est bien « missionnaire » – quand il est venu en France en 1909, il est allé célébrer sa messe en l’église Saint-Augustin à Paris et, à la sacristie, sur le registre, il a signé : « Charles de Foucauld. Préfecture apostolique du Sahara. Missionnaire » – mais il n’est pas missionnaire comme ceux qu’il vient de décrire – ces Pères Blancs qui vivent en petites communautés de deux ou trois et font œuvre, principalement, de visite, de bienfaisance, d’éducation ; il ne vit pas en une communauté ou une fraternité.

 

Il se définit « missionnaire isolé » ce qui ne signifie aucunement un missionnaire ermite ; peut-être René Bazin s’est-il fourvoyé en se référant à ce mot « isolé » pour donner, comme titre à sa biographie de Foucauld, « Ermite au Sahara ».

 

Il est évident que Foucauld n’a jamais été « ermite » au Sahara : il a parcouru celui-ci du nord au sud, il a sans cesse rencontré ses différents habitants, il s’est préoccupé de près, scientifiquement, de l’avenir de ce Sahara et de ces habitants ; et Rome a refusé, avec raison, dans la cause de postulation de sa béatification, d’inscrire Foucauld comme « ermite », soulignant ses nombreux voyages et aussi son immense correspondance très diversifiée : était-ce là statut d’ermite ?

 

En donnant ce titre à sa biographie qui a connu un immense succès, Bazin a beaucoup contribué à faire naître, à propos de Foucauld, une légende, dommageable comme toute légende.

 

Son isolement, Foucauld le définit non pas géographiquement (lui qui est géographe) mais sociologiquement et spirituellement : il se trouve au milieu de « populations très disséminées » et celles-ci, ce qui rend sa « solitude », dit-il, plus évidente encore, ne lui sont pas proches : elles lui sont « très éloignées d’esprit et de cœur », ce sont des populations qui ignorent ce Jésus qu’il aime. Autre composante de sa solitude : il ne peut que constater qu’il y a fort peu de missionnaires de ce genre « Les missionnaires isolés comme moi sont fort rares » ; il ne peut donc guère se référer à d’autres autour de lui qui auraient une même expérience. R. Voillaume, découvrant cette lettre à la fin de sa vie, reconnaitra que cette situation apparente Foucauld aux missionnaires de la Compagnie de Jésus ou des Missions Etrangères partis seuls en Asie au XVIIe siècle ; ainsi le savant jésuite italien Matteo Ricci qui partit seul en Chine où il devint astronome de l’empereur, rejoignant les Chinois dans leur culture comme Foucauld pour les Touaregs.

 

À la question de Bazin « Quelle est la vie de missionnaire parmi les populations musulmanes », il ne peut donc répondre par un tableau d’ensemble de l’action d’une série de « missionnaires isolés » comme lui, puisque ceux-ci n’existent pas sauf lui ; il ne peut que donner son témoignage personnel, exposer à Bazin quelle est sa vie et le sens de son travail de « missionnaire isolé ». « L’affection, la sagesse et la justice »

René Bazin qui souhaitait sans doute recevoir le récit d’œuvres d’un ensemble de missionnaires, d’œuvres éducatives et caritatives pour convertir les musulmans, est ici pris à contre-pied. Foucauld, en fin de compte, et beaucoup plus profondément, lui indique ce qui lui parait être la condition primordiale d’une tâche missionnaire ; et ceci, non seulement auprès des musulmans mais bien au-delà : Foucauld élargit radicalement le champ d’action des « missionnaires isolés ».

 

Il faut lire en entier ce paragraphe où Foucauld donne les principes universels de la méthode missionnaire qu’il propose :

 

« Il faut nous faire accepter des musulmans, devenir pour eux l’ami sûr, à qui on va quand on est dans le doute ou la peine ; sur l’affection, la sagesse et la justice duquel on compte absolument. Ce n’est que quand on est arrivé là qu’on peut arriver à faire du bien à leurs âmes. Inspirer une confiance absolue en notre véracité, en la droiture de notre caractère et en notre instruction supérieure, donner une idée de notre religion par notre bonté et nos vertus, être en relations affectueuses avec autant d’âmes qu’on peut, musulmanes ou chrétiennes, indigènes ou françaises, c’est notre premier devoir ; ce n’est qu’après l’avoir rempli, assez longtemps, qu’on peut faire du bien ». Il s’agit, que ce soit avec des musulmans ou avec des chrétiens, des Algériens ou des Français, de « se faire accepter », « premier devoir », principe fondamental. C’est là un préalable obligé, auquel il faut d’ailleurs, c’est essentiel, consacrer un temps considérable.

 

Ce premier principe, Foucauld en précise les modalités.

 

Comment se faire accepter par autrui, quel qu’il soit ? L’autrui doit pouvoir compter « absolument » – on remarquera cette radicalité – sur « l’affection, la sagesse et la justice » dont nous témoignerons envers lui et qui feront qu’il nous considérera comme « l’ami sûr ».

 

Et Foucauld redit autrement ces trois qualités absolument nécessaires : la « bonté », l’« instruction », la « droiture ». Là est le commencement de l’évangélisation. Et non pas dans les prédications et les exposés dogmatiques ; lorsque le jeune islamologue Louis Massignon avait songé à venir passer quelques mois auprès de lui en 1912 à Tamanrasset, Foucauld avait précisé au nouveau converti tout feu tout flamme qu’il ne s’agirait aucunement de venir prêcher, convertir d’emblée et catéchiser les Touaregs : « Vous ferez connaissance avec la population, vous ne lui parlerez pas dogme mais vous vous ferez aimer d’elle, et vous vous ferez des amis de tous ».

 

« Donner une idée de notre religion par notre bonté », écrit-il dans sa lettre du 29 juillet 1916 ; c’est cette façon d’être missionnaire que vit Foucauld lui-même au Sahara et il le dit simplement à Bazin :

 

« Ma vie consiste à être le plus possible en relation ». Il insiste sur ceci que dans cette « relation », il veut être du plus grand respect possible, « donnant à chacun selon ses forces et avançant lentement, prudemment. »

 

On notera les deux derniers termes, l’invitation à mettre de son côté le temps et la mesure.

 

Tout le contraire de méthodes missionnaires faisant fi de tout préambule, se donnant pour but d’aussitôt convaincre et vaincre. Au cœur de son acte missionnaire, on trouve ce respect du temps à user autant qu’il le faudra, des « siècles » peut-être, et le temps du respect absolu envers le cheminement de l’autre ; avec comme mode primordial, la bonté ; Foucauld a mis en pratique les ultimes conseils que lui a donnés l’abbé Huvelin en 1909 en leur dernière entrevue, conseils qu’il avait consignés dans son carnet :

 

« Mon apostolat doit être l’apostolat de la bonté. En me voyant, on doit se dire : « Puisque cet homme est si bon, sa religion doit être bonne. » Si l’on me demande pourquoi je suis doux et bon, je dois dire : « Parce que je suis le serviteur d’un bien plus bon que moi. Si vous saviez combien est bon mon Maître JESUS. » » Des baptisés, « défricheurs évangéliques » On voit combien cette première partie de la lettre du 29 juillet 1916 est décisive ; et que la deuxième partie sur la « francisation » qui est primordiale pour Bazin, est seconde chez Foucauld. Nul doute que Foucauld qui, sur le plan de l’évangélisation, agit à l’encontre de certaines méthodes missionnaires rapides que Bazin n’eût pas dédaignées, se propose d’y aller plus que précautionneusement, mu, ici, par une volonté de plus grande lenteur peut-être, et de prudence par rapport à celles prises pour une « francisation » tellement désirée par Bazin.

 

Ce dernier aura sans doute été déçu par la réponse, là-dessus, de Foucauld. Pour décrire sa manière de faire en évangélisation, Foucauld insiste sur le préalable d’une « confiance absolue » que l’on doit inspirer à l’autre ; celle-ci demande un long travail totalement désintéressé ; c’est le don à l’autre de l’amitié pour l’amitié, sans arrière-pensée, sans volonté de conversion : c’est l’autre qui, avec Dieu, fera le pas, de toute sa liberté, et il ne s’agit pas de le forcer ou de l’y conduire plus ou moins insidieusement. Foucauld, qui n’a converti personne durant toutes ses années sahariennes, a vécu personnellement cette situation qu’il propose ; il croit en ce don à l’autre de l’amitié, un don sans contre-don, ouvert à l’avenir en toute liberté de l’autre. Il a aussi perçu profondément que cette tâche pouvait d’autant mieux s’accomplir quand le missionnaire était seul, isolé, perdu au milieu d’une population, laquelle, dès lors, ne se trouvant pas en face d’un groupe, forcément représentatif d’une certaine puissance, mais en face d’un être seul, désarmé.

 

C’est ce type de missionnaire qu’il souhaite pour la rencontre des âmes éloignées de Jésus, « les frères de Jésus qui L’ignorent », comme il les définit. Mais il constate que ces « missionnaires isolés » sont « fort rares » ; et il le répète : « Il y a fort peu de missionnaires isolés faisant cet office de défricheur : je voudrais qu’il y en eût beaucoup ». « Défricher », cela fait longtemps, plus de dix ans qu’il emploie ce mot : depuis qu’il est au Sahara ; pour lui, c’est le premier temps, ce travail ingrat de « défrichement évangélique », un travail absolument nécessaire, et pourtant si négligé, dans le cheminement de l’évangélisation : avant de moissonner, il faut semer ; et avant de semer, il faut défricher, préparer le terrain par des relations vraies, par la mise en œuvre d’une « confiance absolue ».

 

Il insiste sur sa « présence » au cœur des populations, « présence » qui les « familiarise » avec lui, écrit-il à son beau-frère, Raymond de Blic le 9 décembre 1907, ajoutant avec modestie que cette manière d’être ne portera des fruits que plus tard, bien plus tard : « Ceux qui me suivront trouveront des esprits moins défiants et mieux disposés. C’est bien peu ; c’est tout ce qu’on peut faire présentement ». Et on remarquera son esprit et sa vertu de prudence : « Vouloir faire plus compromettrait tout pour l’avenir ». Mais qui serait à même d’être missionnaire de ce type ?

 

Pour Foucauld, ce ne serait pas du tout une élite, des religieux aguerris à la manière des Trappistes par exemple ; jadis il avait imaginé de fonder un ordre religieux de ce genre, extrêmement rude et exigeant pour ses membres ; aujourd’hui il pense, à l’inverse, que tout baptisé peut vivre, là où il est, cette vocation de « missionnaire isolé » ; citons-le : « Tout curé d’Algérie, de Tunisie ou du Maroc, tout aumônier militaire, tout pieux catholique laïc (à l’exemple de Priscille et d’Aquila) pourrait l’être ». Il fait ici allusion au couple que l’apôtre Paul s’était choisi comme collaborateurs ; comme il voudrait que les curés d’Afrique du Nord, eux-mêmes « défricheurs », ouverts « aux frères de Jésus qui L’ignorent » forment leurs « paroissiens et paroissiennes à être des Priscille et des Aquila » !

 

Cette annonce première de l’Evangile qu’est l’amitié dans la confiance, Foucauld fait remarquer à Bazin qu’elle est d’ailleurs parfaitement adaptée à la situation telle qu’elle a été établie par la politique de la France : « Le gouvernement interdit au clergé séculier [d’Afrique du Nord] de faire de la propagande anti-musulmane » ; qu’à cela ne tienne ! dit Foucauld ; ce qu’interdit le gouvernement, c’est la « propagande ouverte et plus ou moins bruyante » ; mais il s’agit ici, dans cette annonce première, de quelque chose de ténu et discret, respectueux de l’autre, le contraire de vouloir convaincre par une prédication spectaculaire et tonitruante. Qui peut empêcher des liens d’amitié ? : « Les relations amicales avec beaucoup d’indigènes, tendant à amener lentement, doucement, silencieusement les musulmans à se rapprocher des chrétiens devenus leurs amis, ne peuvent être interdites par personne ».

 

Il parle de « propagande tendre et discrète à faire auprès des indigènes infidèles, propagande qui veut avant tout de la bonté, de l’amour et de la prudence ». Les mots peuvent tromper.

 

On a vu qu’ « indigène » n’était pas, à l’époque où Foucauld l’employait, un terme péjoratif mais signifiait simplement les gens qui sont natifs d’une région, d’un pays, qui l’habitent.

 

« Propagande » signifie, en 1916, non pas une action psychologique destinée à manipuler plus ou moins autrui, mais l’action de faire connaître à l’autre sa pensée, son opinion. Les qualificatifs dont Foucauld entoure ce terme montrent d’ailleurs son souci, justement, d’éviter toute coercition sur autrui dans l’annonce de l’Evangile.

Et très discrètement, Foucauld se réfère à sa propre histoire ; s’il s’est converti, en 1886, c’est grâce à ce qu’il a appelé « la bonté silencieuse » de Marie de Bondy, sa cousine ; décrivant la manière de faire « tendre et discrète » qu’il préconise, il ajoute « comme quand nous voulons ramener à Dieu un parent qui a perdu la foi ».

 

Face au jeune Foucauld incroyant, Marie de Bondy s’est d’abord tue ; et elle lui a manifesté, sans le juger, sa bonté, à travers « affection, sagesse, justice ».

 

Une confrérie Il ne faut pas oublier que Foucauld, en 1907, un peu moins de dix ans auparavant, avait écrit à Huvelin en lui disant son souhait : qu’un écrivain célèbre fasse un livre sur la situation exacte de l’Afrique du Nord, et l’œuvre « d’une façon émouvante qui remue ceux qui ont bonne volonté, bon cœur, mette en lumière ce que nous devons faire » pour les populations d’Afrique du Nord ; et qu’il aurait aimé que ce fût Bazin.

 

Avec l’arrière-pensée très claire, qu’un tel livre amène des vocations de laïcs, de « Priscille et Aquila » dans cette région, en « missionnaires isolés ».

 

À son jeune ami Louis Massignon, qui fait partie de son UNION, sa « confrérie » naissante, Foucauld a écrit le 11 avril 1916 : « Consacrez-vous, dans l’état de mariage où Dieu vous veut, à la christianisation de nos colonies infidèles : vous ne pouvez faire un meilleur emploi de votre vie ; il semble qu’en nous rapprochant, c’est ce que Dieu a voulu. Il est un homme que je n’ai jamais vu mais dont les écrits sont en grande harmonie avec mes pensées : M. René Bazin. Je lui ai écrit récemment, lui demandant de nous aider dans l’œuvre de christianisation de nos sujets infidèles. [9] »

 

Cette première lettre de Foucauld à Bazin a été perdue ;

la lettre du 29 juillet réitère la même demande, le même souhait, obstinés :

 

« Espérons qu’après la victoire, nos colonies prennent un nouvel essor », écrit-il à Bazin. Et il compte, pour cette « belle mission », sur des « cadets de France » qui aillent « dans les territoires africains », « non pour s’y enrichir mais pour y faire aimer la France ».

Ce dernier paragraphe de la première partie de sa lettre fait ainsi la transition avec sa réponse sur la « francisation » : celle-ci n’est pas une conquête externe, elle consiste à faire aimer la France, à faire en sorte que les Français soient reconnus, en Afrique, par ses habitants, comme des « amis sûrs ».

Et Foucauld, pour cette tâche, compte sur les nouvelles générations, différentes de leurs aînés qui ont colonisé trop souvent pour leur intérêt personnel ; on notera aussi qu’il se réfère, en ancien officier aristocrate qu’il a été, aux jeunes nobles qui, jadis, n’étant pas des aînés, devenaient soldats, « Cadets de Gascogne » ou « Cadets de Bretagne » [10] par exemple.

 

Ces « cadets », en même temps qu’ils créeront une nouvelle façon d’être en Afrique en y établissant le « progrès » dans sa triple composante, pourront – et c’est sur ces derniers noms que se termine la première partie de la lettre du 29 juillet – s’y trouver aussi « comme des Priscille et Aquila », l’un n’empêche pas l’autre.

 

Ce désir que des baptisés de tout genre, prêtres ou laïcs, religieux, mariés ou célibataires, s’insèrent en « missionnaires isolés » au cœur des populations autochtones, « devenant du pays », menant des vies ordinaires et des métiers de tous les jours hante Foucauld depuis longtemps ; c’est en ce sens qu’il a eu l’intuition de sa « petite confrérie », l’UNION, qu’il fonde en 1909 pour susciter de telles vocations de « missionnaires isolés », baptisés de toutes sortes se consacrant, là où ils sont, à ceux qui ne connaissent pas Celui qui est au cœur de sa vie et apportant en même temps le progrès à ceux qui sont démunis, relégués aux frontières de l’humanité.

 

Il croit tellement à l’appel à ces êtres de bonne volonté qu’en 1916, il a le ferme projet de revenir longuement en France après la fin de la guerre, « le temps qu’il faudra », dit-il, pour établir cette confrérie et qu’il regarde « les longs mois pendant lesquels la guerre me retient au Sahara », écrit-il deux mois jour pour jour avant sa mort, « comme un temps de préparation » à cette tâche essentielle qu’il s’assigne désormais [11].

 

Nul doute qu’après l’armistice du 11 novembre 1918, on l’aurait vu en France mettre en œuvre son projet et sans doute venir dialoguer avec René Bazin. Liberté, égalité, fraternité

 

Dans une chronique intitulée L’identité française ? Une fille de la République… et de Jésus ! (Figaro, 5 novembre 2009), Luc Ferry énonce que « la spécificité française réside dans une façon tout à fait singulière d’avoir, au fil de l’histoire, lié l’héritage judéo-chrétien avec les idées républicaines […]. Contre la morale aristocratique, le monde chrétien va imposer l’idée que ce qui compte, par delà les inégalités naturelles que nul ne songe à nier, ce n’est pas l’héritage, mais ce que vous allez en faire, pas la nature mais l’histoire et la liberté. Leçon que tout hussard de la République gardera en mémoire, fût-il radical-socialiste et anticlérical à souhait ! » Il ajoute : « D’un point de vue républicain, comme d’un point de vue chrétien, le petit trisomique possède désormais la même dignité morale qu’un Newton ». Foucauld est républicain et chrétien. Il distingue exactement, en républicain, la sphère publique et la sphère privée ; il prône l’égalité de tous devant la loi ; et ce modèle républicain est, pour lui, non seulement profondément compatible mais consonnant avec l’exercice de la foi chrétienne ; mieux, il lui est comme connaturel. Il ne supporte pas les républicains infidèles aux convictions qu’ils affichent, qui agissent au mépris des droits de l’homme et du bien commun ; il a envers leurs actes, dira Laperrine, « des sursauts d’indignation » ; il aime certains officiers républicains qui accomplissent une tâche digne des droits de l’homme et n’aime pas certains qui se conduisent littéralement comme des barbares (il dit des « flibustiers »).

 

Foucauld est chrétien. Il aime son prochain, il aime, oui, les musulmans, Moussa par exemple quand il sert l’intérêt général, veut faire le bien de son peuple et construire de la paix ; il n’aime pas d’autres musulmans qui se comportent en maîtres d’esclaves et en exploiteurs de pauvres. Jeune converti, il est dur envers l’Islam, d’autant plus peut-être qu’il en a vécu la séduction ; pour lui, l’Islam n’est pas la vraie religion ; seule l’est le christianisme, mais il pense que Dieu sauve ; il distingue, parmi les croyants de l’Islam, « les âmes de bonne volonté » et « les âmes de mauvaise volonté » (n° 5 et 6 de ses Notes à Mgr Guérin écrites en 1902).

 

Quant à l’évangélisation, on a vu quelle méthode de respect radical il préconisait ; en fin de compte, pour lui, c’est par la sainteté qu’on convertira les musulmans d’Afrique : par elle s’opèrent toutes les conversions : « par la sainteté et la CROIX : par l’amour et la CROIX » (Note, n° 13). Il conclut : « La seule Sainteté ! » (Note, n° 17).

 

Et avec cette précision importante :

« La sainteté ne les convertira pas nécessairement : bien des oreilles se sont fermées à la voix de s. François d’Assise, de s. Paul, de JESUS, mais certainement, pour les convertir, la première condition est la Sainteté ».

 

Seule la sainteté, c’est-à-dire, indissolublement, la relation aimante à Dieu et à tout être humain, indissolublement, peut toucher les cœurs, aujourd’hui ou demain, dès maintenant ou des « siècles » plus tard : telle est la pensée fondamentale de Charles de Foucauld.

 

Pour ce qui est de la relation à autrui, Foucauld, en 1916, se trouve en liens étroits avec toutes sortes de mondes : des Chrétiens et des Musulmans, des Kabyles et des Arabes, des soldats et des officiers, des scientifiques sahariens et, jour par jour, ses chers Touaregs, les uns nomades, les autres sédentaires. Selon ses convictions profondes, il entre en amitié avec chacun de ceux qu’il rencontre ; il veut être en « fraternité » avec chacun et, effectivement, on constate qu’il s’inscrit en plusieurs « fraternités » : la fraternité entre croyants, celle entre républicains, une autre avec ceux avec qui il vit la culture touarègue, la fraternité avec son supérieur ecclésiastique et les religieux de la « préfecture apostolique » du Sahara. Il n’est en rien idéologue ou raciste, il n’est pas un idéaliste : chaque être rencontré est à reconnaître pour lui-même et non en vertu de son appartenance ethnique, politique ou religieuse.

 

Il est intéressant de citer, à propos de « fraternité(s) », ce passage d’une lettre à sa sœur où il lui raconte, sept mois avant sa mort, la visite de deux jours qu’il a faite à la garnison de Fort-Motylinski, à cinquante kilomètres de Tamanrasset :

 

« Je n’y étais pas allé depuis janvier 1913 ; j’y ai été reçu on ne peut plus fraternellement par les six Français et les trente Arabes de la garnison (la plupart vieux soldats connus de moi depuis longtemps). Outre la fraternité chrétienne et la fraternité entre fils du Père commun qui est aux cieux, la fraternité française est très chaude en ce coin reculé de la patrie, et elle existe non seulement entre les Français mais aussi entre eux et les soldats indigènes de la France. »

 

On y retrouve, mentionnées la fraternité entre chrétiens, entre croyants en un seul Dieu (chrétiens et musulmans), la fraternité républicaine, celles des Français entre eux, celle des Français et des soldats indigènes. « Fraternité » : c’est bien le maître-mot de cette lettre de juillet 1916. Il y croit au point d’être plus qu’optimiste : même si ce n’est qu’« exceptionnellement » (car il y a, tellement présent, le dogme du « mehdi », de l’élimination radicale de celui qui n’est pas comme vous), il pense que les musulmans peuvent devenir « vraiment français », c’est-à-dire peuvent acquérir « la mentalité française », c’est-à-dire encore, peuvent participer à l’idéal républicain, cet idéal qu’il rappelait rudement, on l’a vu, aux autorités françaises en 1902 à propos de l’esclavage qu’elles toléraient au Sahara.

 

Des musulmans entrant ainsi en « mentalité » républicaine pourraient, par le fait même, a-t-il pensé, mieux s’ouvrir à Jésus et à son Evangile de la fraternité.

 

« Fraternité », pour lui, signifie que chacun vit pleinement son identité et reconnaît en même temps un principe supérieur tiers qui le réunit en frère à des hommes qui sont différents de lui par leurs mœurs ou leur langue, leur religion ou leur agnosticisme.

 

Fraternité signifie, pour lui, que tous, chrétiens ou républicains, ont à travailler au « vivre ensemble » avec autrui et à faire avancer sur cette terre commune ce « vivre ensemble » impératif pour tous.

 

Que Foucauld, à partir d’un texte tronqué, isolé de son contexte, puisse aujourd’hui être instrumentalisé au point qu’on lui fasse dire le contraire de sa pensée, qu’on l’identifie ainsi indûment à une sorte de disciple de M. Le Pen, et que des chrétiens se laissent accroire par cette imposture est véritablement attristant.

 

Jean-François SIX

 

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